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ANTOINE COYZEYOX

DU MÊME AUTEUR

David (l'Ansrers, sa vie, son œuvre, ses écrits et ses contemporaiiis. Deux portraits du maître d'après Ingres et Ernest Hébert, de l'Institut. 28 planches et un fac- sirnile gravés par k.T>\ivdindi. Ouvrage couronné par V Académie française. —2 vol. grand in-8° vélin.— Prix: 50 fr. Exemplaires sur papier de Hollande. 200 fr.

Conférences de l'Académie royale de Peinture et de Sculpture, recueillies, annotées et précédées d'une étude sur les Artistes écrivains. 1 vol. grand in-S". 10 fr.

La Sculpture en Europe, précédé d'une conférence sur le Génie de l'Art plastique. 1 vol. grand in-8'. Prix : 6 fr.

La Sculpture au Salon de 1813, précédé d'une étude sur VŒuvre sculptée, grand in-S". 2 fr.

La Sculpture au Salon de 1814, précédé d'une étude sur le Marbre, grand in-8°. 2 fr.

La Sculpture au Salon de 18"35, précédé d'une étude sur le Procédé, grand in-8°. 2 fr.

La Sculpture au Salon de f8"36, précédé d'une étude SUr la Statue, grand in-8". 2 fr.

La Sculpture au Salon de iSH, précédé d'une étude sur le Groupe, grand in-8°. 2 fr.

La Sculpture au Salon de 18'38, précédé d'une étude sur le Buste, grand in-8°. 2 fr.

La Sculpture au Salon de 1819, précédé d'une étude sur le Bas-relief, grand in-8°. 2 fr.

La Sculpture au Salon de 1880, précédé d'une étude sur les Pierres gravées, gr. in-8°. 2 fr.

Ilîppolyte Flandrin. Les Frises de Saint-Vincent- de-Paul. Conférences populaires. Grand in-8°. •— Prix : 1 fr. 50.

Portraits nationaux. Notice historique et analytique des peintures, sculptures, tapisseries, miniatures, émaux, dessins, etc., exposés dans les galeries des Portraits na- tionaux au palais du Trocadéro, en 1878. 1 vol. in-80. 3 fr.

Musée d'Aniçers. Notice historique et analytique des peintures, sculptures, cartons, miniatures, gouaches et dessins. Collection liodinier. Collection Lenepveu. Legs Robin. Musée David. 2' édition, avec un supplément. in-12, xvi-804 p., orné d'un portrait de David d'Angers : 1 fr. 50.

ANTOINE

COYZEVOX

SA YIE, SON ŒUVRE ET SES CONTEMPORAINS

PRÉCÉDÉ D'UNE ÉTUDE SUR L'ÉCOLE FRANÇAISE DE SCULPTURE

AVANT LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE PAR

M. HENRY JOUIN

LAURÉAT DE L'iN'STITUT

(Académie française et Académie des Beaux-Arts

PARIS

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

DIDIER ET LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES AUGUSTINS, 35

1SS3

Tous droits réservés.

Ma Mère,

Parmi ces 'pages dispersées OU le nom d'un vieux maître luit. Des palmes d'or s' étant glissées. Présent des maîtres d'aujourdliui.

Aussitôt, j'ai fait un volume De cet Eloge d'un Ancien ; Et, le livre achevé, ma plume A tracé ton nom près du sien,

Pourquoi ?... Ce travail d'annaliste. Ecrit, tu le sais, sous ton toit.

Eût flatté peut-être un artiste...

On le couronne?... Il est à toi,

H.J. Paris, iO mars 1883.

mSTITUT DE FRANCE

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

CONCOURS BORDIN

L'Académie des Beaux-Arts avait proposé, pour l'année 1882, le- sujet suivant :

Notice biographique et critique sur la vie et les Ouvrages de Coyzevox,

Elle a décerné le prix à M. Henry JOUIN, auteur du travail inscrit sous le numéro 7, et portant pour épigraphe : Ars longa, vita brevi's.

(Séance annuelle de l'Académie des Beaux- Arts, du samedi 21 octobre 1382).

mm fnaaisi m sgdiptie

AVANT LE XVIP SIÈCLE

L'ECOLE DE SCULPTURE FRANÇAISE

AVANT LE XVII° SIÈCLE

SOMMAIRE

Nécessité de ^parler des devanciers d'un homme supérieur. Nul n'est indépendant de sa race ou de son époque. Services ren- dus à l'histoire de l'art par Sauvai, Martenne, Duchesne, Féli- bien. Airard, sculpteur de l'Ile de France, au YIIP siècle. Tutilon.Theudon de Chartres, Guillaume de Dijon, Odoranne, Guil- laume de Sens, Sigon de Fougères, sculpteurs fraudais, du IX« au XII* siècle. Ecoles bourguignonne, champenoise, rhénane, poitevi- ne, languedocienne, provençale, angevine, n^^rmande. et de l'Ile de France. Millin. Émeric David et Alexandre Lenoir ont été les vrais créateurs de l'histoire de l'art en France. Les maitres de la sculpture au XII' siècle: Jean de Ghelles, Eudes de Montreuil, Sabine de Steinbach, Ravy, Le Bouteiller, de Saint-Romain. L'étude de la nature caractérise la sculpture française au XIII' siècle. Floraison de la sculpture française avec Michel Co- lombe et Texier. Souplesse du génie national. Atteinte portée à la sculpture par le groupe gallo-florentin. Pri- matice, Rosso, Cellini. L'école de Fontainebleau. Sou style. Le suicide de Rosso. Les fontes de Primatice défendues par la duchesse d'Etampes. Cellini et François I". Influence de l'art antique sur le génie français. Jean Goujon Germain Pi- lon. — Nicolas Bachelier, Boudon, Richier, Gentil. Retour à la tradition nationale. Simon Guillain et Jacques Sarazin. An- guier, élève de Guillain, forme Girardon. Lerambert, disciple de Saraain, est le maître de Co^zevox. Louis XIV et Versailles. Golbert. Charles Le Brun. Son talent, sa fécondité, son in- fluence. — Le mérite de ses collaborateurs est la preuve que la postérité s'est montrée trop sévère envers Le Brun. La discipline n'exclut pas l'indépendance du génie. Nicolas Loir, Noël Goy- pel, les frères Marsy, Girardon, Goyzevos..

Je voudrais raconter la vie d'un sculpteur du dix-septième siècle, Antoine Goyzevox.

1

2 LA SCULPTURE FRANÇAISE

Avant de peindre l'homme dont je vais par- ler, peut-être n'est-il pas sans intérêt de rap- peler ce qu'était rêcole de sculpture en France au début du règne de Louis XIV. Nom- mer les devanciers d'un homme illustre dans l'ordre de la pensée, observer le caractère de ses contemporains, c'est établir la part d'in- fluence à laquelle il n'a pu se soustraire. En même temps, c'est mettre en lumière la per- sonnalité de cet homme. Tout portrait a besoin d'un cadre. Nul n'est indépendant de sa race ou de son époque. Nous recevons du miheu social dans lequel nous sommes nés quelque empreinte du génie national. En retour, qui- conque porte une àme supérieure imprime à sa génération et à celles qui le suivent le sceau de son propre génie.

L'histoire de Tart dans notre pays s'est éclairée depuis quatre-vingts ans d'une lu- mière que n'avaient pas connue les siècles précédents. A la vérité, Sauvai, Martenne, Duchesne, Félibien, avaient recueilli les élé- ments des tableaux d'ensemble que nos contemporains ont signés. Mais, à ces der- niers revient l'honneur d'avoir réuni et mis en œuvre des documents épars, oubliés,

AVANT LE XVir SIECLE 3

perdus, d'où la vérité se dégage sur l'école française.

Il y a cent ans, les origines apparaissaient confuses. De bonne foi, personne ne se dou- tait guère que la sculpture sur le sol de France eût eu ses jours glorieux au temps de Charle- ■magne et de Philippe-Auguste. Airard, le sculpteur du portail septentrional de Saint- Denis, au viii"^ siècle ; Tutilon qui travaillait à Metz en 880 ; Theudou, de Chartres ; Guil- laume, abbé de Saint-Benigne de Dijon : Odo- ranne et Guillaume, de Sens ; Sigon, de Fou- gères, qui florirent du dixième au douzième siècle, étaient ignorés des critiques et des historiens d'art.

L'étude des styles n'avait pas obtenu des érudits une attention soutenue. Les écoles bourguignonne, champenoise, rhénane, poite- vine, languedocienne, provençale, angevine, normande et de TIle-de-France qui, à l'aube du douzième siècle, luttent avec des aptitudes si diverses dans une égale activité, atten- daient, il y a cent ans, qu'un savant, doublé d'un artiste, relevât leurs frontières et nommât leurs maîtres.

Cependant, plusieurs monuments remarqua-

4 LA SCULPTURE FRANÇAISE

Mes, élevés par les artistes que nous venons de nommer, existaient encore au siècle der- nier. Si Millin, Emeric David, Alexandre Le- noir avaient été devancés par des hommes de leur savoir ou de leur patriotisme, nous ne serions pas à jamais privés des trésors d'art détruits à l'époque de la Révolution. A défaut des œuvres de sculpture que le fanatisme a brisées ou fondues, il nous resterait le témoi- gnage écrit de leur mérite.

Au treizième et au quatorzième siècle, l'école française élève des cathédrales qu'elle couvre de sculptures pendant que les mausolées des grands, habilement décorés par ses tailleurs d'images, prennent place sous les voûtes ogivales. Palais et châteaux se peuplent de statues. Bien que cette période soit éloi- gnée de nous, il reste encore néanmoins de nombreux vestiges d'un art pratiqué par Jean de Chelles, Eudes de Montre uil, Sabine de Steinbach, Ravy, le Bouteiller, de Saint- Romain.

Le siècle suivant demeure éclipsé par l'éclat du nom de Ghiberti et de Donatello. Toutefois, pour ne citer qu'un maître, c'est l'heure nous possédons Michel Colombe.

AVANT LE XVII* SIECLE 5

Jusqu'alors, notre école de sculpture avait vécu avec son tempérament, gardienne de sa doctrine. Aucun sang étranger depuis les pre- miers temps de la monarchie, ne s'était mêlé au sang de ses artistes. Ils étaient Français. Cédant à la pente logique de l'esprit national, c'est la nature qu'ils s'efforçaient de traduire. Etre naturel, imprégner un marbre de vérité, tel était le but de leur étude. Et cette pour- suite du vrai dans l'interprétation naïve de la nature fut la passion si générale des maîtres d'œuvre de notre pays, dès le début du trei- zième siècle, qu'ils durent à cet effort conti- nué d'atteindre à l'unité de style.

Au temps de Louis-ie-Gros et de Philippe- Auguste, des écoles rivales luttaient d'ardeur et de puissance. Leurs caractères n'étaient pas exempts de contrastes. Sous Louis XII, en face des grandes œuvres de Michel Co- lombe, de Texier, il faut nommer une école non plus provençale, non plus rhénane, non plus poitevine, champenoise, bourgui- gnonne, languedocienne ou normande, c'est récole française. Aux contrastes qui, la veille, distinguaient chaque groupe, chaque pro- vince, ont succédé cette liberté de l'esprit et

6 LA SCULPTURE FRANÇAISE

de la main, vertus natives de notre art natio- nal. Aucun genre, aucun mode d'expression ne seront étrangers à nos sculpteurs, parce que la sève intellectuelle dont ils vivent a des sources nombreuses et d'ordre différents. Mais cette richesse d'aptitudes, cette universalité dans le domaine plastique qui portent notre école à se mesurer avec la sculpture religieuse ou la sculpture d'histoire, l'ahégorie ou le portrait, sont tempérées par une sorte de me- sure, d'équilibre qui est comme la sauve- garde de l'art français. Alors que d'autres peu- ples cèdent invinciblement à Temphase ou à l'afféterie, chez nous, la caractéristique de la sculpture est faite de simplicité, d'élévation, de bon sens.

Toutefois, l'école française n'a pas suivi une marche constamment progressive et ascen- sionnelle. Elle a eu ses temps d'arrêt. Au con- tact d'une école étrangère, sa sève s'est ap- pauvrie, son courant a dévié.

Pour elle le seizième siècle fut recueil.

Primatice, Rosso, Gellini appelés par Fran- çois I", ont été près de nos artistes de dange- reux précepteurs. Ils étaient venus à nous es- cortés par la grande renommée de leurs com-

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patriotes les Florentins. Comment ne pas subir l'ascendant des maîtres qui avaient sculpté la Madeleine ^oénitente et les Portes du Baptis- tère ? Par malheur, Primatice et Rosso n'é- taient eux-mêmes que des disciples. Ils n'a- vaient ni l'audace. heureuse de Donatello, ni la puissance de Ghiberti. D'ailleurs, les grands Florentins étaient morts. Px.aphaël qui avait déplacé l'axe de toute gloire au profit de l'é- cole romaine venait lui-même de disparaître. Son élève, Jules Romain, lui avait succédé; mais Jules Romain demeuré sans tutelle ne sut pas grandir. Doué de pensée, ayant le sens de la richesse et de l'ampleur, prompt à l'exécu- tion, original et savant, Jules Romain, malgré ses dons, est un maître fougueux et maniéré.

On sait dans quelles circonstances Ptosso dût quitter Rome en 1530. L'année suivante, il était en France, intendant des bâtiments de Fontainebleau. Epris du renom de Jules Ro- main, il appela près de lui des ItaUens qui tra- vaillèrent sous ses ordres. Primatice, particu- lièrement désigné par son maître au choix de François P', s'était formé dans l'atelier de Jules Romain. Il vint en France en 1531. A la fois" peintre, sculpteur et architecte, c'est lui qui

LA SCULPTURE FRANÇAISE

dota Fontainebleau, s'il faut en croire Vasari, des premiers stucs que notre pays ait connus. Mais l'entente ne fut pas longue entre Rosso etPrimatice. Celui-ci reçut Tordre de se ren- dre en Italie pour surveiller la fonte ou le mou- lage des plus beaux antiques. Ce travail l'oc- cupera neuf années. Pendant ce temps, Rosso est chef d'école sur la terre de France. Il est vrai, ses élèves sont de races très-diverses ; leur style indécis et troublé, comme une mu- sique balbutiée, n'a que de rares accents qui le rattachent à Michel Colombe. C'est un style gallo-florentin. Leur groupe ne fait pas illusion : ils ne s'appellent pas l'école française, mais l'école de Fontainebleau.

Ce qui sépare l'école de Rosso de celle qui avait prospéré au siècle précédent, c'est l'oubli de la nature. Les artistes de Fontainebleau sauront atteindre à la beauté des lignes, à l'har- monie de la couleur, à l'entente du clair-obscur, à la science myologique, mais je ne sais quoi de factice et de convenu dépare un très-grand nombre de leurs ouvrages. Je ne sais quoi de précieux, de cherché, d'élégamment incorrect blesse le regard dans les pages qu'ils ont lais- sées. En unmot, leurs compositions manquent

AVANT LE XVII° SIECLE 9

de cette simplicité lumineuse, de cette droiture que confère seule à Tœuvre d'art Tétude atten- tive de la vie, que nous appelons le naturel.

En ce temps-là, le génie de la France fut certainement en péril. Mais l'art, et principa- lement l'art plastique, reçoit la lumière de deux pôles. L'antique ne lui est pas d'un moin- dre secours que la nature. Le livre du sculpteur n'a que deux mots : création et tradition. Sur- prendre le secret de toute vérité tangible dans le chef-d'œuvre du monde créé qui est l'hom- me ; parler la langue de ces maîtres divins, qui ont couvert la nature d'un manteau de splendeur, et dont les œuvres constituent la tradition de la sculpture, se résume le double travail du statuaire vraiment digne de sa vocation.

Un jour de l'année 1541, quelques centaines de ducats disparurent de l'appartement de Rosso. L'impétueux artiste accusa de ce vol son ami, le peintre florentin Francesco Pelle- grino. On soumit l'inculpé à la question. Peu après, son innocence fut reconnue, et Rosso s'empoisonna de désespoir, à quarante-cinq ans.

Nul obstacle ne s'opposait plus au retour de

10 LA SCULPTURE FRANÇAISE

Primatice. Il revint en d543. Un nouveau rival Tattendait : Benvenuto Gellini. *

Tout le monde a lu le récit de cette scène fameuse qui eut pour théâtre la grande galerie de Fontainebleau, et pour témoins François P'', la duchesse d'Etampes, le dauphin, Marguerite de Navarre, quelques seigneurs de la cour, Gellini, Ascanio et Primatice. Celui-ci avait rapporté d'Italie près de cent cinquante figures antiques. Des bronzes de V Apollon du Belvé- dère, du Laocoon, de la nymphe dite Cléo- pàtre, de la Vénus de Médicis et de V Hercule Commode, fondus à Fontainebleau sur les moulages obtenus à Rome, devaient être sou- mis à l'appréciation du Roi. En face de ces antiques fut placé le Jupiter en argent portant d'une main le globe, et dans l'autre un foudre. Gellini venait d'achever cet ouvrage.

Séduit parle talent de l'artiste, et sans doute aussi par divers artifices dont avait usé Ben- venuto, le Roi donna la préférence à sa statue. Les courtisans firent de même. Vainement la duchesse d'Etampes voulut-elle en appeler d'un pareil verdict.

" Eu vérité, dit-elle, on serait tenté de croire que vous n'avez point d'yeux. N'^

AVANT LE XVII° SIECLE 11

voyez-vous donc pas ces figures antiques? C'est en elle que réside la perfection de l'art et non dans ces puérilités modernes. »

« A ces mots, écrit Cellini, le Roi, suivi de son entourage, s'avança et jeta un coup d"œil sur les autres statues qui étaient éclairées den bas, ce qui leur était fort préjudiciable.

« Celui qui a voulu nuire à Benvenuto, dit alors le Roi, lui a au contraire rendu un signalé service ; car, de la comparaison de ces admirables figures avec la sienne, il ressort que cette dernière est infiniment plus belle et plus merveilleuse. Il faut donc tenir Benve- nuto en haute estime, puisque ses ouvrages non-seulement égalent mais surpassent ceux des anciens ^

Sans doute, nous pouvons croire que Benve- mito Cellini, en consignant cette aventure, n'a pas atténuer les éloges que lui adressa le Roi. La nature vaniteuse de l'artiste est con- nue. Mais le fait subsiste. Il montre quelle dut être la vos-ue de l'école de Fontainebleau, et en quel honneur était tenu sous François 1°"^ le style gallo-florentin.

^ Benvenuto Cellini, Œuvres complètes, Paris, Paulin. 1847, 2 vol. in-12, t. II. p. 34, 42, 43.

i2 LA SCULPTURE FRANÇAISE

Cependant, un maître que n'avaient pas for- mé Rosso ou Primatice, Jean Goujon se char- gea de répondre par ses ouvrages à Tengoue- ment irréfléchi de la cour et des grands pour les Italiens. Non moins élégant que Primatice, Jean Goujon sut être naturel, expressif, et, dans les profils comme dans le méplat de ses bas-reliefs, ce merveilleux sculpteur fait son- ger aux Grecs. La nature et Tantique l'inspi- rent mutuellement. S'il cède, dans une certaine mesure, au goût de ses contemporains, lors- qu'il pose un personnage, il demeure supé- rieur aux artistes de sa génération par un modelé sobre, pur et vivant.

Germain Pilon le suivra de près. Les statues de François P' et de Henri //révèlent l'habileté de ce maître, assez personnel pour secouer à ses heures le joug de Primatice.

Barthélémy Prieur, esprit moins original, appartient sans conteste à l'école de Fontaine- bleau dont il marque le déclin, mais en retour Nicolas Bachelier à Toulouse, Boudon à Or- léans, Richierà Saint-Mihiel, Gentil à Troyes, et d'autres encore ont su préserver leur ciseau de tout contact avec Primatice. Plusieurs ont vu ritalie, et le nom de Michel-Ange hante vi-

AVANT LE XVir SIECLE 13

siblementleur mémoire. N'importe, ces maîtres ontleur génie propre, ils relèvent l'art français dont ils sont les vrais représentants. La chaîne un instant rompue est renouée. Jean Texier, Michel Colombe ont des descendants à Tou- louse, en Lorraine, en Champagne et sur les bords de la Loire.

La tradition nationale, ressaisie par des mains françaises, se transmit avec des alterna- tive de progrès et de décadence jusqu'à Simon Guillain et à Jacques Sarazin.

Elèves du même maître, Guillain le père, surnommé Cambray, ces deux artistes se ren- dirent à Rome Sarazin fut tellement frappé par les œuvres de Michel-Ange, que durant toute sa vie, dit Caylus, il se fît gloire du titre de disciple du Florentin. Mais pendant qu'ils séjournaient en Italie, Sarazin se lia avec le Dominiquin qui travaillait alors aux peintures de San-Andrea-Della-Valle. De son côté, Guillain, non moins admirateur que son com- patriote du génie de Michel-Ange, gravait, en- tre deux statues, les compositions d'Annibal Carrache et de TAlbane.

De retour en France, les deux maîtres qui représentent la sculpture au début du dix-

U LA SCULPTURE FRANÇAISE

septième siècle firent preuve d'une science de composition, d'une puissance de modelé, d'une largeur de style vraiment remarquables.

Sarazin se plaisait à rappeler la forte nour- riture qu'il devait aux maîtres italiens, mais ses Cariatides du Louvre, de même que les Cxp- tifs de Simon Guillain sont des œuvres d'un caractère absolument original. La grâce des Cariatides de Sarazin permet de les comparer à certaines œuvres de Jean Goujon.

C'est à l'école de Sarazin que se forma Le- rambert, le maître de Goyzevox. Girardon son émule, reçut les principes de Guillain par l'en- tremise d'Anguier.

Ainsi se résume, dans ses lignes essentielles, le tableau de la sculpture française antérieure- ment à Goyzevox. La filiation de nos statuai- res peut être constatée. La race se perpétue avec honneur chez ses maîtres d'œuvre en quête de savoir, de talent, de prééminence et surtout d'individualité. Les sculpteurs français n'imitent pas volontiers. S'il advient qu'ils marchent pour un jour dans le sentier d'autrui, c'est qu'ils se sont pénétrés des procédés d'un maître étranger. Les ressources de leur génie, l'habileté qu'ils apportent dans le travail du

AVANT LE XVII^ SIECLE 15

marbre les'poussent, à de certaines époques, à s'approprier, en se jouant, un style, une mé- thode qui ne sont pas les leurs. Mais le tempé- rament reparaît, la race n'a rien perdu de sa sève originelle, 1 école de sa doctrine, et la sculpture française rentre dans son sillon qu'elle poursuit.

Coyzevox apparut à une heure solennelle dans Fhistoire de l'art. Il atteignait à l'âge d'homme quand Louis XIV, au lendemain de la Fronde, ayant signé la paix des Pyrénées, inaugura dans le faste et le retentissement un règne que devaient rehausser toutes les gloires. Encore impressionné par des souve- nirs de trouble et d'anarchie, le Roi méditait de rendre à la couronne tout le prestige dont la Fronde l'avait dépouillée. De là, cet appareil somptueux, l'étiquette, le luxe, les fêtes au mi- lieu desquels voulut vivre Louis XIV. Bien qu'il eût passé son enfance au Palais-Royal, il n'a- vait pas d'attrait pour Paris. Or, jaloux de sa puissance, personnifiant en lui seul le pouvoir souverain, en s'éloignant de Paris il transfé- rait le siège du gouvernement. Cette aversion pour la capitale décida de la construction de Versailles.

16 LA SCULPTURE FRANÇAISE

Un homme d'un rare mérite devait seconder Louis XIV dans ses somptueuses entreprises. Colbert, succédant à Fouquet avec le titre de contrôleur général des finances, devint bientôt ministre de la maison du Roi. Les Comptes des Bâtiments nous révèlent la sollicitude de Col- bert pour les lettres et Tart. L'Académie de France à Rome, Versailles, Marly, le Louvre, les Tuileries, les Invalides, les Gobelins occu- pent tour à tour cet esprit ordonné, précis et désintéressé quand la gloire de la France est en cause. Mais, des créations de Colbert, celle dont nous aurons à parler davantage dans cet écrit, c'est Versailles.

Louis XIII avait élevé dès 1624, une maison de plaisance à Versailles. Le roi n'y résidait pas. Son château était à Saint-Germain. Lors- que Louis XIV eut résolu d'agrandir Versailles et d'en faire sa résidence, le domaine, aussi bien que le palais, durent être transformés. C'est en 1663, c'est-à-dire à l'avènement de Colbert au poste de contrôleur général, que les traVaux commencèrent. On estime qu'ils coûtèrent au Trésor près de cinq cents mil- lions.

L'art tient une large place dans ce monu-

AVANT LE XVII'' SIECLE 17

ment, et de même que Colbert était Tinstru- ment de la pensée royale, Le Brun fut l'inten- dant du ministre.

Le Brun n'était pas un inconnu. Guillain et Sarazin ayant eu la pensée de grouper quel- ques artistes en une sorte de conférence in- time, dont le but était de mettre en commun les principes, les lumières de chacun dans la pratique de son art, Le Brun avait affermi cette création en obtenant des lettres-patentes qui la constituaient en Académie de peinture et da sculpture. L'un des Anciens de cette Académie, Le Brun, dut à la faveur de Colbert d'être nommé premier peintre du Roi, directeur de la manufacture des Gobelins, et d'exercer pen- dant près de vingt années une autorité direc- trice sur l'école française.

Encore que son action ne s'étendit qu'aux travaux commandés par Colbert, les projeta aussi grandioses que nombreux du ministre- de la maison du Roi suffirent pour occuper de 1661 à 1683 la plupart des artistes en renom. Le Brun fut l'ordonnateur de toutes choses. Peintres, sculpteurs, architectes, tapissiers, orfèvres, reçurent de lui les cartons ou les modèles de leurs compositions. D'une fécon-

2

18 LA SCULPTURE FRANÇAISI-:

dite sans exemple, il concevait le plan d'un plafond, d'une tapisserie, d'un vase non moins -aisément que celui d'une fontaine, d'un groupe, de trophées, de torchères ou de gi- randoles. Les bronzes, les mosaïques, les in- crustations de toute nature, les candélabres, et jusqu'aux serrures élégamment ciselées des résidences royales, ont été dessinés par Le Brun. Il est pendant un temps le seul décora- teur des demeures opulentes qui s'élèvent.

La postérité ne le lui a guère pardonné.

Cependant, nul artiste au dix-septième siècle n'était en mesure de subvenir à des obligations de cette importance. Son érudition, sa science du mouvement, l'entente de l'allégorie, du costume^ des attributs qui le distinguaient, placent Le Brun au premier rang parmi ses contemporains. N'eût-il peint que la Clémence d' Alexandre envers la famille de Dariv^^ il faudrait encore le proclamer un maître. D'autre part, nous devons à ses hautes fonctions sous Golbert cette unité surprenante qui frappe les moins attentifs dans la décoration de Ver- sailles, des Tuileries ou du Louvre.

Au surplus, la part décisive qui lui revient dans la création de l'Académie de France à

AVANT LE XVII'' SIECLE 19

Rome, Tinstitution des conférences sur l'art au sein de FAcadémie de peinture, dont il est resté en fait le directeur pendant vingt-huit ans, lui avaient concilié l'estime de ses pairs. La subordination consentie dans laquelle ils vécurent vis-à-vis de Le Brun ne fut pas pour le grand nombre un sacrifice. Pour aucun des vrais artistes de ce temps elle ne fut une sé- rieuse entrave. N'oublions pas, en effet, que les auxiliaires de Le Brun se sont appelés Nicolas Loir, Noël Goypel, Gaspard et Bal- thasar Marsy, Girardon, Goyzevox. Collabora- teurs dociles, capables d'apprécier le bienfait d'une direction lorsqu'il s'agit de concourir à quelque œuvre commune, ces artistes n'ont rien perdu, que nous sachions, dans la disci- pline à laquelle les ont soumis Colbert et Le Brun. Goyzevox, notamment, dont nous allons retracer la vie, est une preuve de cette indé- pendance de la pensée sans laquelle l'homme d'art n'est qu'un praticien.

ANTOINE COYZEVOX

LES SCULPTURES DE SAVERNE

1640-1677

SOMMAIRE

Antoine Goyzevox, fils d'uu menuisier. (Drigiae espagnole des Goyzevox. Leur nom. Enfance d'Antoine. Le menuisier Gous- tou. Franrois Goustou, le fils, sculpteur habile. Guillaume Coyz^îvox. frère d'Antoine, aussi sculpteur. Antoine sculpte le bois. (> Vous faites un cheval? Je ne le fais pas, je le décou- vre! » Mariage de Glaudine Goyzevox, sœur d'Antoine, avec François Goustou. Antoine vient à Paris. Le « fameux mon- sieur Lerambert. » Quels furent les maîtres de Goyzevox outre Lerambert? Les œuvres de Goyzevox exécutées à cette époque ne sont pas connues. Mariage d'Antoine Goyzevox avec Margue- rite Quillerier, nièce de Lerambert. Goyzevox, sculpteur du roi. Mort de Marguerite Quillerier. Le maître sculpte un morceau de frise au palais du Louvre. Il se rend à l'appel du cardinal François Egou de Furstenberg. évèque de Strasbourg. Un mot de Fermelhuis. Le palais de Saverne. Apollon et les Muses. Trophées et statues. Les sculptures de Saverne détruites. Re- tour de Goyzevox à Paris. 11 est reçu académicien Goyzevox veut se fixer à Lyon. Le Brun le retient à Paris. Mariage de Goyzevox avec Glande Bourdict. Oii a lieu son mariage ? Il loge aux Gobeliûs. Les travaux de Versailles.

Antoine Goyzevox, fils d'un menuisier de Lyon, naquit dans cette ville le 29 septembre

22 ANTOINE GOYZEVOX

1640. Son père habitait la paroisse de Saint- Nizier K

Le docteur Fermelhuis qui prononça l'éloge du statuaire en 1720, nous apprend que Pierre Goyzevox, le père d'Antoine, était originaire de Madrid, tandis que sa mère, Isabeau Morel, était lyonnaise "". Il faut le croire, Fermelhuis ayant été l'ami du sculpteur. C'est d'ailleurs le seul témoignage autorisé que nous possédions de l'origine espagnole des Goyzevox.

Certains biographes, en effet, appuient cette origine sur la consonnance du nom et son orthographe peu commune dans notre langue. Des preuves de cet ordre seraient spécieuses, car c'est Antoine Coyzevox qui paraît avoir modifié l'orthographe de son nom. Pierre, le menuisier lyonnais, signait Quoyzeveau ; en 1666, le statuaire écrit Quoyzeuaux. En 1679, le buste de Le Brun est signé Coyzevox. A dater de cette époque le nom du maître ne varie plus ".

' Voyez Acte de baptême ci' A7itoine Coyzevox. Pièces justificatives. Doc. L

- Eloge funèbre de M. Coyzevox, sculpteur du Roi, par M. Fermelhuis (Paris, 1771, in-12), p. 4.

^ Sur l'acte de mariage de l'artiste uous lisons en-

LES SCULPTURES DE SAVERNE 23

Nous savons peu de chose sur l'enfance d'Antoine. Toutefois, il est permis de penser que son père fut son premier maître. Au xvii' siècle il n'était pas rare de rencontrer des marbriers sculpteurs et des menuisiers orne- manistes. Formelhuis a dit dans VÉloge de Tartiste : « Ses jeux furent une étude si solide des principes de la sculpture, qu'à l'âge de dix- sept ans il fut en ëtat de quitter le lieu de sa naissance et de venir travailler à Paris ^

Si les yeux de l'enfant l'ont porté vers l'art du sculpteur, c'est sans doute que des modèles placés sous ses regards dans l'atelier paternel l'inclinaient à les reproduire. L'enfant copie naturellement ce qu'il voit.

D'ailleurs, Pierre Goyzevox n'était pas le seul artisan qui fût en mesure de seconder la vocation d'Antoine. Pierre avait pour émule un artiste industriel, menuisier comme lui^ nommé Goustou. L'un des fils de ce Coustou, plus âgé qu'Antoine Goyzevox, demandera la

core Coësevaus, Coësuaux et sur les registres de Saiat- Germain-l'Auxerrois : Goyzeiiaux. Ajoutons que si la dé- sinence coz est espagnole, il n'en est pas de même de la syllabe vox. * Éloge, p. 4.

24 ANTOINE GOYZEVOX

main de sa sœur aînée, Claudine. Les deux familles étaient donc en relations. Or, le mari de Claudine, François Coustou, père des sta- tuaires Nicolas et Guillaume, était lui-même un sculpteur sur bois d'un réel talent K On sait qu'il fut le premier maître de ses deux fils et qu'il travailla pour le Roi -. Coyzevox lui dut peut-être quelques leçons lorsqu'il habitait encore sa ville natale.

Un frère d'Antoine, dont la date de naissance nous est inconnue, prend en 1677 la qualifica- tion de sculpteur ^ Il signe Guillaume Coi- zevaud. Antoine a donc vécu, dès son extrême jeunesse, dans un milieu propice à sa voca- tion. L'art plastique est l'occupation de ses proches et de ses amis. Ces artisans de goût donnent au bois qu'ils travaillent une forme capricieuse ou sévère ; les figurines, les meu- bles, les boiseries se succèdent sous leurs ciseaux déhés, et l'âme de l'enfant qui doit devenir un maître ne reçoit du dehors selon toute apparence que des impressions heureu-

* Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, par A. Jal (Paris, Pion, 1872, ia-8), p. 443. - Jal, Dictionnaire critique, p. 444. 3 Id., p. 444.

LES SCULPTURES DE SAYERNE 25

ses, en harmonie avec ses propres dons. Sous ses yeux tout parle d'élégance, d'adresse, de parure. L'art décoratif est, pour ainsi dire, l'atmosphère dans laquelle il grandit.

Un jour, on le surprit lui-même taillant un morceau de bois. « Vous faites un cheval, lui dit la personne qui Tobservait »? « Je ne le fais pas, je le découvre », répondit l'en- fant *.

SiTanecdote est vraie, cette parole de Coy- zevox décèle un génie précoce. Tel mot qui sur d'autres lèvres serait vide ou subtil, a, dans la langue de l'artiste, un sens juste et profond. Il est l'expression d'une nuance que discer- nent seuls les hommes de pensée.

Promptement supérieur aux ornemanistes qui l'entouraient, se sentant poussé vers le grand art, Antoine Coyzevox quitta Lyon et vint à Paris. Il avait environ dix-sept ans. Son départ dut avoir heu peu après le mariage de sa sœur Claudine avec François Coustou -.

* Coyzevox, par Edme-Fr.-Ant. -Marie Miel, Ency- clopédie des gens du mo7ide, t. VII, p. ^ 96-197.

* Les registres des mariages de la paroisse de Saint- Nizier manquent pour la période qui nous occupe. Mais il n'en est pas de même des actes de baptême.

26 ANTOINE GOYZEVOX

Lerambert, élève de Vouet et de Sarazin, jouissait alors d'un véritable renom. Sculpteur du Roi, garde des marbres de Sa Majesté, et garde du magasin des antiques, Louis Leram- bert joignait à tous ces titres du savoir-vivre, de l'esprit, quelques aptitudes pour la poésie et la musique, et il était, en outre, un danseur consommé. Ses succès nombreux et variés appelaient sur lui l'attention des grands. Il avait fait les bustes de Mazarin et de Jabach, décoré Thôtel du marquis de Dampierre ; il excellait dans les figure S' d'enfants. Ami de Le Brun et de Le Nostre, il eut sa grande part dans les travaux de Versailles et du Louvre. Si, à 1 époque Goyzevox arrive à Paris, Le- rambert n'est pas encore à l'Académie royale, c'est qu'il n'a pas pris le temps d'y songer. Ar- tiste brillant, d'un caractère digne d'estime, sa réputation lui survit, et Guillet de Saint-

Nous devons à robligeancc de M. L. Charvet. architecte, inspecteur de l'enseignement du dessin à l.yon,de pos- séder l'acte de baptême de Claudine Co3'zevox. On le trouvera aux. Pièces justificatives, Ooc II. Née le lerfé- vrier lt)38, Claudine fait baptiser son premier enfant, François Coustou, le 2.) décembre I6.")0. Elle a donc se marier en 165o ou au commencement de 1656. c'est- à-dire à l'âge de dix-sept ans environ.

LES SCULPTURES DE SAVERNE 27

Georges écrivant quelque vingt ans après la mort de son modèle, l'éloge de Lerambert, le suppose filleul de Louis XIII, tenu sur les fonts par Cinq-Mars. Cette fois, ce n'est plus de l'histoire mais de la légende K Quand Fermelhuis parlera de lui, nous Tentendrons dire : « le fameux M. Lerambert. »

Nous ignorons si Goyzevox reçut de prime- abord les enseignements de ce statuaire. Nous savons seulement qu'il eut plusieurs maîtres parmi « les plus célèbres » de l'époque '.

Or, l'école de sculpture était alors floris- sante. Il est vrai, Simon Guillain allait s'étein- dre et Coyzevox eut à peine le temps de l'en- trevoir ; son ami Jacques Sarazin n'avait plus

* On peut consulter à ce sujet les Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de V Académie royale de peinture et de sculpture, publiés par MM. L. Dnssieux, E. Soulié, Ph. de Ghennevières, Paul Mantz, A. de Montaiglon (Paris, J.-B. Dumoulin, ISoi-, 2 vol. in-8) tome I, p. 330, et Jal., Dictionnaire critique, p. 776. II y a erreur sur le fait, de môme que sur la date de naissance de Lerambert, telle que la donne Guillet de Saint-Georges.

- C'est Fermelhuis qui nous l'apprend par ces mots « il (Goyzevox) fut en état de venir travailler à Paris sous la conduite du fameux M. Lerambert et d'autres maîtres qui étaient alors les plus célèbres dans cet arl. » Éloge, p. 4.

28 ANTOINE GOYZEYOX

que deux ans à vivre, mais François Anguier, Buyster, Girardon, Yan Opstal, Guérin, Gas- pard de Marsy, Jaillot, Buirette, Magnier, Le Hongre, Regnaudin formaient une pléiade d'artistes sérieux, convaincus, dans la force du talent. C'est assurément auprès d'eux que le sculpteur lyonnais chercha des maîtres, puis s'attachant à Lerambert, il suivit plus spé- cialement ses leçons.

Aucune trace ne subsiste des travaux que dut exécuter Coyzevox pendant les dix années qu'il passa près de Lerambert. Toutefois, deux faits semblent prouvés : le disciple se fit aimer du maître et il acquit de la réputation.

Le gage de l'entente cordiale et de l'atta- chement qui rapprochèrent ces deux hommes est dans le mariage que contracta Coyzevox à quelque temps de là.

Lerambert appartenait à une nombreuse fa- mille: son père avait eu dix enfants. L'aînée de tous, Charlotte ', était devenue la femme du peintre Quillerier, lorsqu'elle n'avait en- core que seize ans '. Noël Quillerier « pein-

' Elle était née le 18 avril 1615 sur la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerois, à Paris.

* Le mariage de Noël Quillerier eut lieu le 27 jan- vier 1631.

LES SCULPTURES DE SAVERNE 20

tre et valet de chambre ordinaire du lloy » ' fut, on le sait, le maître de Noël Coypel. C'est une des filles de Quillerier que demanda Goy- zevox. Leur union fut célébrée le 18 janvier 1666. Le sculpteur avait alors vingt-six ans. La nièce de Lerambert, Marguerite Quillerier, comptait près de vingt-sept ans 2.

Comme on le pense bien, les proches de Coy- zevox ne purent assister à son mariage. Lyon est éloigné de Paris. Le voyage eût coûté cher. Pierre Goyzevox et François Coustou n'étaient pas riches. Personne ne vint. Les signataires au registre de Saint-Germain-FAu- xerrois sont des Lerambert et des Quille- rier ^

Quelque estime que méritât l'artiste lyon- nais, nous pensons qu'il ne fût pas entré dans la famille de son maître si le talent n'avait été chez lui égal au caractère. Peut-être s'était-il déjà révélé par une œuvre de mérite. Le tra-

' C'est le titre qu'il prend sur l'acte de baptême de sa fille Marguerite Quillerier.

- Elle était née le 13 février 1H40. Voyez Jal, Dic- tionnaire critique, p. 1027.

■' Voyez, Acte de mariage d'Antoine Coyze- vox avec Marguerite Quillerier, Pièces justificatives Doc. 111.

30 ANTOINE COYZEVOX

vaii du marbre, dans lequel il excella toujours, lui valait sans doute dès cette époque de sé- rieux succès. Sur ce point, l'histoire n'a rien dit, et en face des bustes nombreux que le statuaire n'a pas datés, nous ne savons s'il se- rait juste d'en rattacher quelques-uns à Tan- née 1666. Il y a lieu de le croire, car malgré sa jeunesse, l'artiste reçut cette année même le titre de sculpteur du Roi. Une part lui était échue dans les travaux du Louvre. Or, Le Brun n'était pas à court de sculpteurs. L'Aca- démie royale en comptait d'illustres. Avant -d'appeler un jeune homme à lutter dadresse avec eux, il fallait que ce nouveau venu se fût signalé.

La vie s'ouvrait radieuse devant notre ar- tiste. La gloire l'avait marqué du doigt. Il se sentait honoré. L'or nécessaire à ce fils d'ou- vrier lui était versé dans la mesure de son amour du beau. De plus, il avait un foyer.

Hélas I ses joies furent brèves. Dieu qui lui réservait de longs jours le grandit par l'é- preuve. Il connut la douleur à l'âge de sa vi- rilité. Assez fort pour en porter le poids sans fléchir, c'est à l'art qu'il demandera le calme de la pensée.

LES SCULPTURES DE SAVERNE 31

Il y avait moins d'une année que Margue- rite Quillerier avait épousé Goyzevox quand elle mourut. Etrange coïncidence ! Nous qui, après deux siècles, essayons de retracer une vie d'artiste, nous n'avons d'autres preuve de rélévalion du statuaire pendant l'année 1666 que l'acte de décès de sa femme. Cette pièce est le seul document se trouve consigné le titre de sculpteur du Roi à la suite du nom de Goyzevox '. Ainsi la douleur qui est le fond de toute existence humaine laisse de son pas- sage des signes plus durables que le succès, et souvent c'est à sa lumière que Thistorien se guide dans le passé.

Le premier soin du statuaire, au lendemain de son deuil, fut de tenir parole à Le Brun. On était alors au début de Tannée 1667. Goyzevox

1 Voyez Acte de décès de Marguerite Quillerier, première femme d'Antoine Goyzevox. Pièces justificati- ves. Doc. IV. Sur cet acte, nous trouvons, au sujet delà défunte, la mention « prise aux Tuileries. » Nous nous expliquons difficilement ces paroles. Goyzevox ne pouvait pas occuper dès cette époque un logement dan> les Bâtiments du Roi. Mais peut-être demeurait-il chez son beau-père, Noël Quillerier, logé au Louvre depuis le 4 juillet 1631 ? Ce doit être en tous cas au Louvre que sa femme est décédée.

32 ANTOINE COYZEVOX

s'acquitta d'un « morceau de frise » qu'il avait à sculpter au palais du Louvre. Il fit encore, lisons-nous dans les Comiotes des Bâtiments^ divers autres ouvrages de sculpture qui lui furent payés cent-trente-cinq livres \ puis, sa tâche remplie, l'artiste ne sollicita pas de nouvelles commandes. Il s'exila de France à l'appel du cardinal François Egon de Fursten- berg, évêque de Strasbourg.

Ce prélat faisait élever à Saverne, au pied des Vosges, un palais somptueux. Un parc^ orné de grottes, de ruines, de pièces d'eau, en- tourait cette résidence et couvrait tout l'es- pace qui la séparait de la forêt de la Faisande- rie, distante de deux kilomèU^es 2. A Tinté- rieur du château, le luxe le plus magnifique.

^ On lit dans le volume des Comptes des Bâti- ments sous Colbert, comprenant la période I60i-lb80 (le seul publié) à la page 244 : « 28 avril : à Coyse- « vaux, pour un morceau de frise qu'il a fait au Lou- « vre, et autres ouvrages de sculpture pendant l'année « 1667... 135. 1.» Clarac qui, dans le Musée de sculpture antique et WMderne (t. I, p. 074 et 683), a publié des listes très-étendues des artistes qui ont travaillé au Louvre et aux Tuileries ne cite pas Co^^zevox. C'est donc un oubli.

- Saverne et ses environs par Ch. G. Klein. Stras- bourg, G. Silbermann, 1849, in-8, page 13.

LES SCULPTURES DE SAYERNE 33

De vastes salles, de riches galeries, un escalier d'honneur, des voûtes, des plafonds atten- daient qu'un décorateur plein de hardiesse les revêtît de ces ornements sans lesquels l'architecture est froide et privée d'éclat.

Coyzevox fut l'un de ces décorateurs. Fer- melhuis dit expressément que l'artiste n'avait que vingt-sept ans quand le cardinal de Furs- tenberg, « par une distinction honorable », l'appela au château de Saverne. « Ce fut là, dit le même historien, que produisant ses ou- vrages en son propre nom, on commença d'en compter un nombre prodigieux, quoique peut- être ils n'égalassent point encore ceux qu'il avait faits à Paris, qui passaient pour l'œuvre de ses maîtres, qui n'auraient pas voulu les désavouer \ » Paroles mystérieuses dont les réticences laissent entrevoir bien des luttes. Peut-être le sculpteur lyonnais s'en était-il allé emportant au cœur plus d'une blessure I

Affranchi de toute servitude, il se mit à l'œuvre. Il se sentait fier de créer librement des compositions savantes ou gracieuses, au gré de son imagination fertile. Bientôt ses

^ Éloge, p. 5.

34 ANTOINE COYZEVOX

ateliers furent peuplés de modèles et d'études. Une voix intérieure lui répétait cette devise du gentilhomme « Fac hene, nominaris, Fais bien, tu es en renom. » Et le cardinal de Furstenberg, loin d'entraver son sculpteur, applaudissait à son génie.

C'est dans ces conditions que Coyzevox exécuta pour la grande salle du palais une corniche circulaire richement ornée. Au-des- sus, dans le plafond de cette même salle, l'ar- tiste modela en stuc une figure de grandes proportions représentant Apollori Musagète. Le fils de Latone avait près de lui Clio^ la muse de l'histoire, Euterpe qui joue de la double flûte, Thalie qui inspire Aristophane, Melpo- mèïie au front couronné de pampres, Terpsi- chore qui tient la lyre, Erato la muse d'Ana- créon, Polymnie sérieuse et pensive, Calliope, mère de l'épopée, Uranie qui commande aux astres.

Autour de la salle d'honneur, Coyzevox dis- posa des Termes et des statues.

L'escalier principal reçut de l'artiste di- vers ornements et quatre Trophées gigantes- ques.

Dans le parc, huit statues colossales et vingt-

LES SCULPTURES DE SAVERNE 35

quatre Termes en pierre de grès furent sculp- tés par Coyzevox *.

De cet ensemble considérable, signé par un seul maître, rien n'est parvenu jusqu'à nous. Le palais de Saverne, achevé par le cardinal de R.ohan pendant la première moitié du dix- huitième siècle devint la proie des flammes en 1780 2. Les sculptures intérieures furent dé- truites. Treize ans plus lard, au moment le palais se relevait de ses ruines avec l'or du cardinal de Rohan-Guémené, la Révolution fit disparaître les œuvres d'art accumulées depuis plus de cent ans dans ce domaine princier^

Coyzevox avait employé quatre années à la décoration du palais de Saverne. Il revint à Paris en 1671 ^ Une grande réputation l'y

1 Fermelhuis, Éloge, p. 5-6. —Notice sur A. Coy- zevox par J. Jurie [Archives historiques du départe- ment du Rhône, Lyon, 1825, in-8°, p. 221.) Notice sur Antoine Coyzevox par J. S. P. (Passeron) {Revue du Lyonnais, août 1835, p. 196-197.) Mémoires inéditSy etc., notice anonyme, t. II, p. 33.

- Klein, Saverne, p. 12.

3 Cette date du retour de Coyzevox à Paris a été contestée par Passeron en 1835. 11 nous a été facile de relever l'erreur dans laquelle est tombé ce biographe. Nous avons signaler en même temps la faute inex- plicable commise par Gougenot dans un mémoire sur

.-36 ANTOINE COYZEVOX

avait précédé. Le talent dont il venait de faire preuve à l'étranger lui était compté par ses compatriotes. Il entrait de plain-pied dans l'élite des sculpteurs. Désormais la considéra- tion, l'aisance lui étaient promises. Il marchait d^un pas assuré vers la gloire ^

Son maître^ Lerambert, était mort, mais Le Brun lui restait; Le Brun, Tami de Colbert et de Louis XIV. Goyzevox ne tarda pas à mode- ler le buste de Le Brun. Cette attention déli- cate rendit plus étroite l'intimité des deux maîtres. D'autre part, la franchise de Goyze- vox, la distinction de ses manières, un carac- tère éo^al et de srrande douceur lui conciliaient naturellement l'estime ou l'affection de ses pairs. Miel assure que le roi lui-même honora le sculpteur de sa bienveillance -. L'Acadé-

Le Lorrain, lu devant l'Académie de peinture en i761, Le voyage de Goyzevox à Saverne, daprès cet histo- rien n'aurait eu lieu qu'en 1718 ou 1720, c'est-à-dire à l'époque succombait l'artiste, âgé de quatre-vingts ans. On trouvera aux Pièces justiCcatives, Doe. V, la réfutation de ces assertions erronées.

^ « De retour en France en iQli, écrit Fermelhuis, il s'ouvrit une brillante carrière à la faveur de la répu- tation qu'il avait acquise chez les étrangers. » Éloge, p. 6.

- Encyclopédie des gens du motide, t. Vll, p. 196-197.

LES SGUI.PTURES DE SAVERNE 37

mie ne pouvait exiger davantage de Coyzevox, Il y entra le 11 avril 1676.

Mais que s'est-il passé ? Avant d'être élu, le nouvel académicien a informé ses confrères qu'il abandonnait Paris. Le procès-verbal de la séance il est admis nous révèle ce singu- lier dessein. C'est à Lyon que le statuaire veut se fixer.

Quelle hésitation le trouble ? A-t-il peur des hasards? D'où lui viennent ses timidités? Com- ment expliquer ce refus de la renommée à l'heure il peut s'en saisir ? Cependant le registre de l'Académie ne permet aucun doute. Une école de dessin doit s'ouvrir à Lyon par les soins du peintre Blanchet. Cet artiste a placé sa fondation nouvelle sous le patronage de l'Académie royale de Paris. Sensibles à la déférence que leur marque Blanchet, les Aca- démiciens se montrent favorables à son entre- prise, et c'est Coysevox qui sera leur manda- taire près de l'école de Lyon, a Le sieur Coysevaux, dit le texte officiel, qu'y a este resçeu en calité d'académicien, ayant desclaré qu'il estoit resolust de s'estabhr et faire sa résidance en la ville de Lion, l'Académie l'a reçeu et nome adjomt-professeur, pour, en

38 ANTOINE COYZEVOX

cette qualité, porter en laditte ville copie des lestres-patentes, statuts et règlement de ladite Académie et faire les fonctions qu'il appar- tiendra, promettant de luy aider de ses ad vis et conseilles en toute choses \ »

Neuf mois s'écoulent et l'artiste n'a pas changé d'avis. Le procès-verbal du 2 janvier en fait foi. « Ce mesme jour, y est-il dit, a esté faict lecture de la commission pour l'esta- blissement de l'escolle académique en la ville de Lion, commestant à cest esfect monsieur Blanche t et Coyzevaux pour faire tout ce qui sera nesessaire aud. établissement. L'Acadé- mie a admis mond. s' Goysevaux en la qualité de proffesseuret a signé lad. commission*.»

Le 13 février suivant, Goyzevox est désigné « desputéz pour Testablissement de l'Escolle académique de Lion » et il présente une lettre

1 Voyez Procès-verbal de l'Académie de peinture et de sculpture, séance du \l avril 1676, réception d Antoine Coyzevox. Pièces justificatives. Doc. VI.

' Procès-verbaux de r Académie royale de peinture et de sculpture (l6i-8-i793) publiés pour la Société de l'Histoire de l'Art français par M. Anatole de Montaiglon (Paris, Daur, ia-S°, en cours de publication), t. II, p. 98.

LES SCULPTURES DE SAYERNE 30

des Lyonnais que le secrétaire appelle « Mes- sieurs ses collègues k «

Ainsi l'intention du sculpteur n'a pas varié. C'est Lyon qui l'attire et il va s'y rendre au premier jour. Sa carrière qui se dessinait à Paris avec tant d'éclat ne le retiendra pas. Peut-être est-il séduit par l'exemple de Puget, demeuré fidèle à la Provence. L'espoir d'être chef d'école et de compter des disciples au lieu même de ses débuts, le désir de se rappro- cher de son père, entrèrent-ils pour une part décisive dans le plan du statuaire? Personne aujourd'hui ne le sait. Ce qu'il est permis de supposer, c'est qu'au dernier moment Le Brun, devenu l'ami de Goyzevox, lui marqua sa place à Paris. D'autre part, le voisinage de Girar- don, Coypel, Tortebat, De La Fosse, ses col- lègues à l'Académie, dut être pour l'homme qui nous est connu la source d'une émulation sérieuse. Mais des motifs d'un autre ordre in- fluèrent aussi sur la détermination de Tartiste.

Il y avait déjà onze années que Coyzevox était veuf. Il se lassa d'être seul et vers les derniers mois de 1677,11 demanda la main d'une jeune fille nommée Claude Bourdict. On a lieu

* Procès-verbaux, t. II, p. iOO.

40 ANTOINE GOYZEVOX

de penser qu'elle était lyonnaise k Leur ma- riage eut-il lieu à Paris ou à Lyon ? Ne serait- ce pas le refus prolongé de Claude Bourdict de se séparer des siens, qui pendant si long- temps aui^ait tenu le statuaire dans l'hésitation sur sa résidence définitive ? Aucune pièce authentique, relative àl'union de Coyzevoxet de Claude Bourdict n'est connue ■. Quoiqu'il en soit, enlevé par son mariage à des perplexités qui n'avaient rien de raisonnable, le sculpteur ne songea plus à se fixer à Lyon. Le Brun lui fit obtenir un logement aux Gobelins ^ En même temps, Coyzevox était de la part de Col- bert l'objet d'une attention distinguée. Les tra- vaux considérables qui lui furent confiés à Versailles en cette même année 1677, attes- tent mieux que des discours l'estime du pre- mier ministre pour le sculpteur.

1 Voyez Le mariage d'Antoine Coyzevox avec Claude Bourdict. Pièces Justificatives, Doc. VII.

' Voyez Pierre Bourdict ou Bourdy. Pièces justi- ficatives, Doc. VIII.

3 On conserve à la Bibliothèque nationale, dépar- tement des Estampes, un Plan de ihostel royal des Gobelins, par Sébastien Le Clerc fils, daté de 1691. Mention de l'atelier de Coyzevox est faite sur ce plan. L'artiste travaillait alors dans des pièces construites en bordure sur la rue MoulYetard.

II

COYZEVOX DEVANT LA NATURE

1677-1686

SOMMAIRE

D'ArgenvilIe et la Vierge de la rue du Bàt-d'Argent. Miel, Auguis, Duseigneur et Passeron. Une découverte de M. Cbarvet. L'abbé d'Espilly. La statuette de madame Dommartin. Une date restituée. Description de la Vierge de Coyzevos. Sym- bolisme de ce marbre. Goyzevos appelle auprès de lui son ne- veu Nicolas Goustou. Elisabeth Gjustou, sœur de Nicolas, vient habiter aux. Gobelins. Goyzevos et ses cinq enfants. Les tra- vaux du maître à Versailles et à Marly. Le Roi lui fait une pen- sion. — L'étude de la nature. Le buste de Le Brun, morceau de réception de Goyzevox. Bustes de Richelieu, Bossuet, Mazarin, Mignard. Nombreux, portraits sculptés par Goyzevox. Le maître exécute son propre buste.

Rien n'est plus tenace que l'erreur. Dézallier d'Argenville, dans ses Vies des fameux sculp- teurs, écrites seulement en 1787, s'exprime en ces termes sur Goyzevox : « Un de ses pre- m-iers ouvrages dans sa pairie fut une statue de la sainte Vierge tenant l'Enfant Jésus, et placée dans la rue du Bât-d'Argent, qui regarde la place du Plâtre. A Tâge de dix-sept ans il

42 ANTOINE GOYZEVOX

fut en état de venir à Paris travailler sous Lerambert * ». D'Argenville, en retraçant les faits dans cet ordre, laisse supposer que la statue de la Vierge, sculptée par Goyzevox pour sa ville natale, serait antérieure au départ de l'artiste pour Paris. Nous ne savons d'Argenville s'est renseigne. Il indique comme source principale de la notice qu'il consacre au statuaire, r^'/o^^ prononcé par Fermelhuis. Or, celui-ci ne mentionne pas la Vierge de Lyon.

Mais, fondé ou non dans son dire, d'Argen- ville a fait autorité. Tous les bio^rraphes con- temporains se sont occupés de cette œuvre de Coyzevox, et la plupart ont supposé qu'elle remontait à la première jeunesse de l'artiste. Miel, Auguis, Duseigneur, et d'autres encore qui n'avaient pas vu la statue, n'ont pas mis en doute sa date d'exécution. Duseigneur va plus loin. L'bypothèse ne l'effraie pas. Il suppose €oyzevox à peine âgé de seize ans quand il fit la statue de la Vierge, et, pour rendre accep- table tant de précocité, «ce devait être ajoute-

* Vie des fameux Architectes et sculpteurs, depuis la Renaissance des arts, par M. D... (Dézallier d'Argen- ville) (Paris, 1787, 2 vol. iD-8°t. II, p. -235).

COYZEVOX DEVANT LA NATURE 43

t-il, une de ces Vierges en pierre ou en plâtre que la piété érigeait autrefois à l'entrée des rues, espérant sauvegarder ainsi les maisons contre le vol, l'incendie et la peste ^ ». Jurie, qui est lyonnais, ne se trompe pas sur l'œuvre. Il en apprécie le mérite et la décrit en homme de goût. Mais ce qui nous surprend, c'est qu'a- près avoir constaté la valeur de l'ouvrage, il ajoute : « Coyzevox n'avait pas dix-sept ans quand ce morceau sortit de ses mains -. »

L'étude de Jurie date de 1825. Dix ans plus tard^ Passeron conçoit des doutes sur la date de la Vierge. « Il n'est pas bien certain, écrit- il, que Coyzevox soit venu à Paris à l'âge de dix-sept ans après avoir fait, comme le disent toutes les biographies, la statue de la Sainte Vierge tenant l'Enfant-Jésus, qu'on voit aujour- d'hui dans l'une des chapelles de l'église de Saint-Nizier \ »

Cette appréhension de l'écrivain lyonnais à admettre une tradition trop générale lui fait honneur. Elle devait être le point de départ

* Coyzevox et ses ouvrages, par J. Duseigneur^ {Revue Universelle des Aj-ts, tome I, p. 32). 2 Jurie, Notice, p. 220-221. 2 Passeron, Notice, p. 120.

44 ANTOINE COYZEYOX

d'une rectification réclamée par Févidence. Depuis 1835, époque du travail de Passeron, biographes et critiques se sont divisés en deux groupes. Selon qu'ils avaient à cœur d'appro* fondir la vie et l'œuvre du statuaire, ou de par- ler brièvement du prodigieux talent de Goyze- vox, on les a vus se ranger à l'opinion de Passeron ou de Jurie sur la Vie7^ge de Saint- Nizier.

M. Charvet, architecte lyonnais, non moins connu par ses écrits que par ses travaux d'ar- chitecture, devait non-seulement confirmer le jugement de Passeron en l'appuyant de son propre sentiment, mais encore donner une base sérieuse à une croyance qui ne peut plus être contestée. En eff'et, cet historien estimant que la Vierge est une œuvre faite par l'artiste au temps de sa maturité, a interrogé sur ce point les hommes du dernier siècle. Et voici ce que lui a révélé l'abbé d'ExpiUy, géographe distingué, dont les ouvrages, on le sait, sont d'une exactitude remarquable. « La statue de la Sainte Vierge, dit d'Expilly, placée à l'angle des rues Sirène et Bât-d'Argent, est du fameux Aritoine Coisevox de Lion. Il vint exprés pour placer dans ce quartier qui l'avait vu naître ce

COYZEVOX DEVANT LA NATURE 4o

monument dont il faisait beaucoup de cas, et au-dessous duquel il grava ces quatre lettres : A, C, L, F. Antonius Coisevox Lugdunaeas fecit K »

Ainsi, d'après d'Expilly, heureusement con- sulté par M. Charvet, Coyzevox serait venu exprès à Lyon placer une œuvre de choix dont il faisait hommage à sa ville. Observons qu'à l'époque écrivait d'Expilly, cette statue oc- cupait encore la niche pratiquée dans le mur extérieur de la maison située à l'angle des rues Bât-d'Argent et Sirène ^ Ce n'est qu'en 1771 que Pernon, devenu propriétaire de cette maison, vendit pour la somme de 1600 livres, le marbre de Coyzevox, au chapitre de Saint- Nizier 3. H y a lieu de penser qu'à défaut d'actes écrits sur l'origine de l'œuvre, la tra- dition verbale n'était nas alors altérée. On

^ Jean-Joseph abbé d'Expilly, Dictionnaire géogra- phique, historique et politique des Gaules et de la France, Avignon, 1762-1770, 6 vol. in-fol., t. IV, p. 282, 1" col.

- La rue Sirène porte aujourd'hui le nom de rue de IHùtel de Ville.

■^ L. Charvet, Inventaire de Véglise de Saint-Nizier « Lyon, Mss. xVrchives de la commission de l'Inven- taire général des richesses d'art de la France.

46 ANTOINE COYZEYOX

conservait avec soin, à l'Hospice de la Charité, l'esquisse de la statue. C'est une terre cuite finement modelée que l'on peut voir, encore aujourd'hui, aux archives de l'Hospice. L'ou- vrage était donc bien connu, et les sources d'information étaient diverses lorsque travail- lait d'Expilly.

Il est vrai, le géographe ne donne pas la date du voyage de Coyzevox. C'est une lacune. Mais ce que nous avons dit de la vie du sta- tuaire, le peu de liberté qui lui fut laissé par Lerambert et ses autres maîtres, depuis son arrivée à Paris jusqu'à son départ pour Sa- verne, son séjour de quatre années chez le cardinal de Furstenberg nous permettent de croire que la Vierge fut vraisemblablement sculptée après 1671. De plus, c'est en 1676 que l'artiste nous est apparu préoccupé de retourner à Lyon comme professeur. L'année suivante, il épouse Claude Bourdict, qui selon toute apparence est lyonnaise. Peut-être même est-ce à Lyon que s'est marié l'artiste. Y a-t-ii donc témérité à chercher la date de la statue de Saint-Nizier vers l'époque Coyzevox est redevenu lyonnais de cœur et de pensée?

Il existe, au surplus, àLyon,cliez W" Dom-

COYZETOX DEVANT LA NATURE 4r7

martin, une statuette en plâtre, moulée en 1828, sur une esquisse de Coyzevox, ayant les mêmes dimensions que la terre cuite déposée à l'Hospice de la Charité. Or, ce singulier mou- lage, découvert par M. Charvet, et bien fait pour nous intriguer, porte à sa base l'inscrip- tion Coyzevox fecit 1676. Ces mots n'existent pas sur l'esquisse en terre cuite de l'hospice de Lyon, il s'agit donc ici d'une seconde es- quisse conservée jusqu'en 1828, qui doit exister encore, et celle-ci est datée l'épreuve mou- lée en témoigne.

Debout, vêtue d'une robe aux plis abondants et légers sur laquelle passe une ample drape- rie, la Vierge dirige son regard vers sa gau- che. D'une main, elle soutient l'Enfant, nu, debout sur un tronc d'arbre placé à sa droite. La draperie qui, de l'épaule droite de la Vierge tombe avec élégance, enveloppe le corps et vient flotter sur la hanche gauche, est habile- ment ramenée vers l'arbre qu'elle recouvre, afin que la rude écorce de ce fût naturel n'of- fense pas les pieds nus de l'Enfant. De la main droite, la Vierge soutient le bras de Jésus et lui apprend à bénir. La tête souriante de l'En- fant se penche dans un mouvement opposé à

48 A:nTOINE goyzetox

celui de sa mère pendant que ses bras se sont ouverts, et la paume de la main demeurée libre pose sans effort sur le cœur de la Vierge.

Des critiques sévères regretteront peut-être que cette œuvre manque d'unité. Si le rhythme de ce marbre délicat est d'une cadence ex- quise, il semble que les deux personnages cèdent à une impulsion différente i. La Vierge s'incline vers la gauche, tandis que le geste de l'Enfant, comme son attitude, sont dans la direction contraire. Ce défaut, sensible peut- être à l'église Saint-Nizier, ne l'était pas lors- que l'œuvre décorait la maison d'angle des rues Sirène et Bât-d'Argent.

Il est aisé de s'en rendre compte. La niche pratiquée sur Tordre de Coyzevox existe tou- jours. Elle exphque, par la place qu'elle oc- cupe, les exigences décoratives auxquelles l'artiste ne pouvait impunément se soustraire. Il fallait que de quelque côté qu'on l'aperçût, la statue satisfit le regard.

L'élégance du costume, le voile négligem-

' NoQs ne relevons pas ce qu'il y a d'erroné dans l'hypothèse de Duseigneur, quand il suppose que la Vierge de Coyzevox était en pierre ou en plâtre (voyez plus haut, p. 43). L'ouvrage est en marbre.

COYZEVOX DEVANT LA NATURE 49

ment jeté sur les cheveux de la Vierge, et dont les plis flottent derrière la nuque, la recherche de la chaussure seront-ils imputés à Goyzevox comme autant de détails peu compatibles avec la sévérité de l'art rehgieux? Il serait excessif de formuler de tels reproches. La Vierge de Saint-Nizier n'a rien de déplacé dans une église. C'est une œuvre pleine de convenance. Sans nul doute, le statuaire Teût comprise au- trement si tout d'abord elle eût prendre place sur Tautel de la collégiale. Les voiles flottants sont l'indice que la Vierge a été sculp- tée pour être en plein air. De même, pouvons- nous croire que l'artiste a voulu répandre sur ses personnages une grâce d'autant plus sai- sissante qu'ils devaient être vus par des pas- sants occupés ou distraits. Telle n'est pas la disposition d'esprit des fidèles qui prient dans un temple.

Ces réserves étant faites, il nous reste à constater l'aisance du mouvement, la justesse des proportions, la beauté des formes, le mo- delé vigoureux et fin, la souplesse du marbre fouillé par un ciseau savant et distingué. Mais plus encore que la grâce de l'ensemble, le mouvement, la vie imprimés à la matière avec

4

50 ANTOINE GOYZEYOX

tant de naturel, ce qui nous frappe dans la statue de Goyzevox, c'est rélévation de l'idée. Les deux figures sont d'un maître et si le tra- vail n'est pas exempt d'un accent profane, c'est un esprit religieux qui a conçu l'ouvrage et l'a composé.

Le poème de l'éducation du Christ par les soins de la Vierge pouvait-il être résumé plus éloquemment que ne l'a fait le statuaire ? La Vierge, qui est mansuétude et amour, condense tous ses enseignements dans une suprême leçon : elle apprend à son Fils à pardonner et à bénir. Et lui, déployant ses bras qu'il éten- dra un jour sur la croix, pose sa main d'enfant sur le cœur de Marie, comme s'il voulait in- diquer le rôle de médiatrice que la doctrine catholique salue dans la Vierge de Nazareth. Cette attitude n'est-elle pas le commentaire élevé de la parole du moine de Clairvaux : ! « Oportebat mecUatricem habere apud média- \ torem. » Une médiatrice auprès du Fils de j Dieu médiateur 1 Tant de concision dans les ï termes n'est jamais la conséquence du hasard. , La pensée est à l'origine de l'œuvre dont nous { parlons, et malgré des fautes que rend plus ( frappantes une destination toute flatteuse,

COYZEYOX DEVANT LA NATURE 51

mais dont Tartiste ne pouvait soupçonner les exigences, la Vierge de Saint-Nizier s'impose par une haute pensée dont elle est le verbe éclatant et juste i.

Ce qui attache à la mémoire de Coyzevox, ce n'est pas moins l'homme que l'artiste. On se souvient du mariage de sa sœur Claudine avec le menuisier François Coustou. Jal nous apprend que François Coustou eut de sa femme i^lusieurs enfants, dont quatre seule- ment lui sont connus 2. Les registres de

1 Un écrivain lyonnais dont l'autorité comme cri- tique d'art est sérieuse, André Clapasson, s'exprime ainsi dans la Description de la ville de Lyon qu'il publia en 1741, (Lyon, in-8°), sous le pseudonyme Paul Rivière de Brinais : « Une excellente ligure de la Vierge tenant TEnfant-Jésus, à un des coins de la petite place du Plâtre (Lyon): c'est un ouvrage de Coysevox, qui n'a peut-être rien fait de si gracieux ». (p. 114.)

- Voici, d'après le relevé consciencieux fait sur les registres de la paroisse de Saint-Nizier, par M.L. Char- vet, la liste des enfants de Claudine Coyzevox : Françoise Coustou, née le 25 décembre 1656 (pcir- rain, Pierre Coiseveau, aïeul de l'enfant) ; Nicolas, le 9 janvier 1658 ; 3*^ Léonore, née le 3 février 1671 ; !k° Guillaume, le 25 avril 1677, ondoyé le 1" mai, baptisé le 29 septembre (parrain, Guillaume Coizevaud, sculpteur, oncle de l'enfant) ; Jean-François, le 10 janvier 1680, et Elisabeth dont l'acte de baptême

52 ANTOINE COYZEVÛX

Saint-Nizier nous permettent de nommer cinq enfants du menuisier lyonnais. Or, sur ce nombre, Elisabeth Goustou, qui devint la femme du sculpteur Hulot, n'étant pas com- prise, nous pouvons penser que Claudine Goyzevox n'eut pas moins de six enfants, et les ressources de François Goustou devaient à peine suffire aux besoins de sa famille.

Antoine Goyzevox lui vint en aide. De nom- breux artistes habitaient comme lui aux Gobe- lins. On sait que Le Brun y avait sa demeure au milieu des maîtres d'œuvre qu'il dirigeait. Un document curieux nous est resté sur cette « Académie » de peintres, de sculpteurs, de tapissiers, de graveurs, d'ébénistes, groupés auprès de Le Brun et toujours prêts à le se- conder. On connaît l'estampe de Sébastien Le Clerc, l'un des hôtes des Gobehns, représen- tant la Plantation d'un mai devant le logis du premier peintre du Roi ^

ne se retrouve pas, mais qui, devant épouser Guil- laume Huiot, le 28 janvier 1685, est née selon toute vraisemblance avant sa sœur Lconore.

* Cette planche, gr. in-folio en largeur, appelée le Mai des Gobelins, est trop connue pour qu'il soit be- soin de la décrire.

COYZEVOX DEVA^■T LA NATURE 53

Le séjour des Gobelins était donc une rare fortune pour un débutant. Coyzevox la réser- vait à son neveu Nicolas Coustou. Cousin de Contamine dit que le jeune Coustou entra chez son oncle à l'âge de dix-huit ans. Peut-être ne faut-il pas prendre à la lettre ce détail de la vie de Coustou. en 1Ô58, il serait venu aux Gobelins en 1676. A cette date^nous l'avons vu, les perplexités de Coyzevox étaient grandes. Il songeait à retourner à Lyon. Nous pensons que le statuaire ne dut appeler son neveu au- près de lui qu'après avoir épousé Claude Bourdict, et fixé d'une manière irrévocable son séjour à Paris.

Elisabeth Coustou, sœur de Nicolas, suivit son frère aux Gobelins.

Ce ne fut pas à titre d'élève que le sculpteur prit chez lui cette jeune fille.

Le rôle de disciple était réservé par Coyzevox à Nicolas Coustou. Mais en se chargeant d'Elisabeth, Coyzevox ne laissait plus à sa sœur que quatre enfants. Ainsi, le foyer de Claudine se trouva dépeuplé sans douleur. La part de chacun des êtres qui l'habitait devint moins précaire. Quant aux absents, on les sa- vait en sûreté. Ils avaient retrouvé aux Gobe-

54 ANTOINE COYZEVOX

lins, raffection, les coutumes, les mœurs qui leur faisaient aimer le toit paternel. Et parfois, durant les soirs d'hiver, le père Goustou et sa femme s'entretenaient à Lyon du mariage de leur fille Elisabeth, à laquelle Coyzevox ne manquerait pas de trouver un parti.

Or, pendant que le sculpteur se dévouait dans une aussi large mesure pour ses proches, cinq enfants lui étaient nés. Il leur donna les noms de Claude-Suzanne s Charles-Jacques ", Anne -Virginie ^ Pierre "^ et Claude ^ Il nous semble voir Coyzevox à sa table de fa- mille, fixant tour à tour le front sérieux de Claude Bourdict, la beauté souriante de sa nièce, le regard enthousiaste de Nicolas Coustou, et les têtes blondes de ses enfants. Ce devait être un repos pour le statuaire au re- tour de ses rudes journées à Versailles.

En ce temps-là, c'est-à-dire de 1677 à 1685, Coyzevox passa de longs mois à Versailles.

^ Née le 7 novemi3re i678, morte à Tùge de cinq mois et demi le 21 avril 1079.

2 le 11 avril 1680.

3 Née le i 5 juillet 1682.

* le 8 novembre 1683. ^ le 10 juin 168o.

COYZEVOX DEVANT LA NATURE 55

Il y avait installé des ateliers, et, en outre, chaque fois que l'exigeait Mansart, le sculpteur gravissait l'échafaud dressé devant les façades, et là, d'une main vaillante, il taillait la pierre vive.

C'est pendant cette période que furent exé- cutés les trophées de métal et les niches du grand escalier, la cheminée du salon du Roi, les sculptures de la grande galerie, aujourd'hui appelée la galerie des Glaces, celles des salons qui la terminent, les ornements de la porte du cabinet des curiosités, la figure d'Apollon do- minant la façade sur le parterre d'eau, les masques de la Colonnade, la décoration des quatre pavillons de l'avant-cour, les groupes placés à l'entrée du château, les vases du pourtour de la pièce d'eau du Dragon, d'autres vases, des masques, des coquilles, deux grou- pes pour le petit parc et enfin le modèle du Neptime destiné aux jardins de Marly.

De ces immenses travaux, Goyzevox fut l'artisan principal. Dans Texécution d'un petit nombre, il eut pour collaborateurs Tuby, Caf- fiéri. Prou, Arcis, Legeret, Le Comte, Marsy, Girardon. Ajoutons que Coyzevox ne reçut pas moins de cinquante mille livres pour ses hono-

56 ANTOINE GOYZEYOX

raires, et à dater de 1683, une gratification annuelle de deux cents livres lui fut acquise sur l'état des « officiers qui ont gages pour servir généralement dans toutes les maisons royales et bâtiments de Sa Majesté. » ^

Le bois, le plomb, le stuc et le bronze avaient été successivement mis en œuvre par le sculpteur, pendant qu'il travaillait à Versailles ; mais ces ouvrages décoratifs ne l'avaient pas distrait de sa vocation. La nature et le marbre appelaient incessamment son ciseau. Lanature parce qu'elle est le livre éternellement ouvert

1 Tous les renseignements relatifs aux travaux de Coyzevox pour le Roi sont tirés des Comptes des Bâti- ments conservés aux Archives nationales. Coyzevox travailla sans interruption pour la Couronne pendant quarante-trois ans, de 1677 à 1720. Les Comptes des Bâtiments pour le XVli<= siècle sont publiés seulement jusqu'à l'année 1680, il restait donc à compulser les registres manuscrits de 1680 à 1720. Nous avons cru devoir entreprendre ce travail, malgré ses difficultés et sa longueur. Les chiffres et les dates que nous don- nons dans cette biographie de Coyzevox, sont autant de documents nouveaux de la plus scrupuleuse exac- titude. On trouvera d'ailleurs dans le chapitre consacré à V Œuvre du Maître, placé à la suite de cette histoire, la transcription iidèle de tous les articles concernant Coyzevox, que renferment les registres des Bâti- ments.

COYZEVOX DEVANT LA NATURE 57

et révélateur, le marbre parce qu'il demeure la matière de choix du statuaire.

Le 11 avril 1676, Coyzevox, reçu académicien, s'était proposé d'exécuter en marbre le buste de Le Brun ^ L'Académie ayant agréé son offre, il tint parole le 28 janvier 1679.

Ce jour-là, en présence de Le Brun, le sculp- teur apporta le buste du premier peintre 2. La Compagnie lui en fit des éloges ^ C'était

1 u En ceste assemblée le sieur Antoine Coysevaux sculpteur a présanté diverse ouvrages de sculpture en figures et portraictz do relief; la Compagnie, en estant très satisfaicte et cognoissant le mérite dudit sieur Coysevaux, l'a resçeu en qualité d'Académicien, sans s'arrester aux formalité ordinair, et a preste le serment, l'Académie luy remettant le présant pécunièr et a agréé l'ofre qu'il a faict d'exécuter en marbre le portraict en buste qu'il a modelé d'après M. Le Brun » {Procès-verbaux de V Académie royale de peinture et de sculpture, t. II, p. 79).

2 Nous lisons dans le tome II des Archives de Vart français, p. 363, que Coyzevox aurait également pré- senté à l'Académie, en sa séance du 28 janvier 1679, le buste de Colbert. Les académiciens l'auraient ensuite offert au Ministre. Il n'est nullement question du buste de Colbert au procès-verbal de la séance.

^ « Ce jour, l'Académie assemblée à l'ordinaire, M. Coèsveaux a présenté à l'Académie le portraict de M. Le Brun, qu'il a faict en marbre, par ordre de l'Académie, pour estre le présent de sa réception. Toute

58 ANTOINE COYZEYOX

justice. Le buste est au Louvre, nous pouvons le juger i.

Calme, la tête droite, couverte cVune abon- dante chevelure, le regard légèrement impé- ratif, le front vaste, puissant, nuancé de mé- lancolie, tel est Le Brun. Un bouton d'orfè- vrerie sert à fixer la chemise au collet ; une plaque ornée de rubis est agrafée sur le man- teau. Ces quelques accessoires suffisent à marquer le rang du personnage. Toutefois ils ne font pas dévier l'attention : le visage intel- ligent et sévère de Le Brun concentre tout l'intérêt.

Qui donc a parlé du regard fixe et perçant de Richelieu? Aucun peut-être ne Ta mieux rendu que Coyzevox. Les cheveux courts, la moustache et la royale en pointe, le camail

la compagnie a tesmoigné très d'être-satisfaicte d'im présent de cette importance, Testiment beaucoup, tant pour l'exélance de l'ouvrage que pour la dignité du sujet, et, en ceste considération, a confirmé sa ré^ <îeption en icelle et dans la ciiarge de Professeur en laquelle il a esté resçeu pour en faire la fonction à Paris, après avoir faict celle d'Adjoint dans le mois de novembre présédant » [Proch-verbaux^ t. H, p 142).

^ 239, catal. de M. H. Barbet de Jouy, Sculptures des temps modernes (édition de i873).

COYZEYOX DEVANT LA NATURE 59

aux plis avares, le port de la tête qui est celle d'un homme impérieux disent éloquemment la décision violente, familière au ministre de Louis XIII. Des joues amaigries sans réa- lisme rappellent la santé fragile de l'homme d'État. Des traits déliés et fins indiquent l'ori- gine aristocratique du cardinal K

Très-différent est Bossuet. Le controver- siste et le lutteur seront nommés par le témoin le plus inattentif en présence de ce masque robuste, et cependant élevé, de cette tète lé- gèrement renversée et pour ainsi dire sur la défensive. Une lumière égale baigne le visage résolu de l'orateur dont le merveileux génie est fait de justesse, d'élévation, d'ampleur 2.

Nous voici devant Mazarin. Il n'a pas la dis- tinction de Richelieu. Les joues sont pleines et donnent à l'ensemble de la face je ne sais quoi d'enveloppé. Le sourcil a la mobilité de l'impatience. Mais la souplesse et la sagacité sont gravées de main d'artiste sur chaque point du marbre ^

1 Musée du Louvre, N" 235, catal. de M. H. Bai'bet de Jouy, Sculptures des temps modernes. *' Id. xV237. ^ Musée du Louvre, sans numéro.

60 ANTOINE COYZEVOX

Quel portrait de peintre que le buste de Mignard î Les jeux de la lumière abondent et se succèdent sans violence sur cette effigie savante. La recherche dans le vêtement, la chevelure flottante donnent à Timage du pein- tre sa date précise. C'est un portrait du dix- septième siècle. Mignard est-il autre chose qu'un artiste habile qui s'est imprégné de son époque? Chez lui le savoir-faire tint lieu de génie. Il a fixé le goût des hommes de son temps, il ne l'a pas épuré et il ne s'y est pas soustrait. Coyzevox semble avoir pris à tâche de rester, en sculptant la tête de Mignard, dans le cadre s'est complu son modèle.

Cependant aucune concession n'est faite par le sculpteur. Les lois de l'art plastique de- meurent respectées. Il aborde la nature avec indépendance, et, si l'empreinte morale de ses modèles le préoccupe, c'est avec retenue qu'il imprime l'accent de chacun sur son mar- bre docile ^

Un maître moins expert ne se fût pas affran- chi d'une imitation littérale et abaissée, à cette étude serrée de la nature, Coyzevox ignore ce

* Musée du Louvre, 240, catal. de M. H. Barbet de Jouy, Sculptures des temps modernes.

COYZEVOX DEVANT LA NATURE 61

que c'est qu'imiter. Il voit et il transpose. La nature Fémeut et le pousse à parler sa langue. Il s'attache à la vérité typique sans cependant généraliser un portrait au détriment du carac- tère individuel. Chaleureux, élevé, dans sa façon d'interpréter la nature, il tempère en quelque sorte sa main, et jamais son ciseau ne connaît l'emphase.

Ce jugement, nous pourrions l'appliquer à la plupart de ses bustes et de ses statues ico- niques. Un grand nombre ont péri sous le marteau révolutionnaire. Si nous les possé- dions tous, on ferait un musée de ces por- traits ! Coyzevox a été l'un des historiens du grand siècle dans le marbre et le bronze. Louis XIV, le grand Dauphin, père du duc de Bourgogne, Marie-Thérèse d'Autriche, la du- chesse de Bourgogne, Turenne, Villars, Vau- ban, le maréchal de Brissac, Arnaud d'Andil- ly, Boileau, le président de Harlay, les chan- cehers Boucherat et Le Tellier, Charles-Mau- rice Le Telher, archevêque de Reims, les car- dinaux de Bouillon, de Noailles et de Pohgnac, Robert de Cotte, Le Nostre, Mansart, Girar- don, Gérard Edehnck, Gérard Audran, ont été sculptés par Coyzevox.

62 ANTOINE GOTZEVOX

Beaucoup de ces ouvrages ne sont pas si- gnés. C'est fortuitement qu'un chercheur, de temps à autre, retrouve une page ignorée du statuaire habile et fécond. M. Courajod a eu cette bonne fortune au sujet d'un buste de Condé. Sans nul doute, il reste à découvrir en- core. Manifestement, l'œuvre du sculpteur ne nous est pas connu dans son ensemble.

Du moins la pièce la plus précieuse est-elle au Louvre. C'est le buste du statuaire par lui- même \ Qu'il nous soit permis de le dé- crire. Aussi bien, ce portrait vivant donne une netteté plus grande à la physionomie du maî- tre que nous avons pour but de faire revivre.

A côté de l'image écrite, voici le relief, la grandeur, la personnalité, le génie. Et quelle main pouvait être plus apte que la main de l'artiste à modeler son image authentique ? Il se montre à nous en action : la tête fait un mouvement vers l'épaule. La chemise est ou- verte ; une draperie hâtivement jetée couvre la poitrine. L'homme de travail est tout entier dans ce vêtement sommaire. Le cou est d'un

* 238, catal. de M. H. Barbet de Jouy, Sculptures des temps modernes.

COYZEVOX LEVANT LA NATURE 63

plébéien ; les joues sont fortes. En retour, il y a de la race dans l'ensemble du visage; le nez droit et fin, la bouche petite, l'ovale du menton sans barbe, ayant au centre une fos- sette; la chevelure abondante et bouclée, le sourcil régulier dans sa courbe, répandent une distinction sévère sur la face intelligente et reposée de Goyzevox. Le front empreint de noblesse est d'un homme de pensée. Aucune ride qui atteste l'effort. Le maître est vrai- ment en possession de soi. C'est un marbre auto-biographique, naturel, simple, vrai, qu'il a laissé de lui.

Cette image intime est d'un grand charme. Nous lui appliquerons le jugement dans le- quel Fermelhuis résume l'éloge de Coyzevox en lui empruntant ses propres paroles. Le maître, dit-il, entendait être « noble dans les objets qui demandaient de la dignité et fier dans les occasions il fallait exprimer la force \ » Apparemment ces grandes facul- tés étaient siennes, car elles sont écrites avec un art élevé sur le marbre vigoureux, grave et sobre du statuaire.

* Fermelhuis, Eloge, p. 7.

III

COYZEVOX EN FACE DE L'ANTIQUE 1686-1692

SOMMAIRE

Nicolas Goustoa remporte le premier pris, à l'Acarlc^mie. Dernière visite de Golbert aux académiciens. Départ de Nicolas Goustou pour Rome. Manage d'Elisabeth Goustou avec le sculpteur Guil- laume Hulot. Tous les signataires de l'acte de mariage de la nièce de Goyzevox sont des sculpteurs. Le génie est-il compati- ble avec l'amitié ? Mot de Lacordaire. Goyzevox est recherché par ses pairs. Léonore Goustou, la plus jeune des nièces de Goy- zevox, est appelée par lui aux Gobelins. Le maître à son foyer.

Le neuvième enfant, Sculptures à Versailles, à Trianou, aux Invalides. L'antique est pour le statuaire la pierre de touche du génie. L'antique veut être interprété, non transcrit. Cas- tor et Pollux. La Vénus de Médicis. La Symphe à la Coquille.

La Vénus pudique En quoi la Vénus pudique de Goyzevox est . une œuvre essentiellement originale. Bustes d'empereurs, de

capitaines, d'orateurs et de philosophes, sculptés d'après l'antique, par le maître. Le buste do Coadé. Goyzevox et Puget. En- trevue des deux artistes. Monument de Louis XIV ix l'Hôtfll de Ville de Paris. Son histoire. Le bronze de Goyzevox est le seul vestige qui subsiste encore de l'IIôtel de Ville de 16S9. Goy- zevox professeur. Ses fonctions à l'Académie. François Gous- tou, son beau-frère, porte le titre de sculpteur du Roi. Nicolas Goustou, neveu du maître, épouse Suzanne Houasse. Le por- trait du sculpteur, par François Jouvenet. Goyzevox, adjoint à recteur.

Revenons aux Gobelins. Il y avait fête au logis de Coj^zevoxle 5 sep- tembre 1682. Ce jour-là, Nicolas Goustou, son

COYZEYOX EN FACE DE L ANTIQUE 65

neveu, avait remporté le premier prix K Mais l'Académie s'était interdit de faire connaître officiellement son vote aux étudiants avant que Colbert l'eût honorée de sa présence. « M. Le Brun, est-il dit au procès-verbal, a esté prié de scavoir de Monseigneur Colbert le temps de sa commodité pour députer vers lui pour lui demander cette grâce -. »

Colbert vint le 10 octobre ; ce devait être la dernière fois qu'il distribuait en personne les prix de l'Académie. Une médaille d'or et deux cents livres furent décernées à Nicolas Cous- tou qui avait pour émule, parmi les peintres, Hyacinthe Rigaud. Puis, le ministre, ayant « exorté la Compagnie de continuer ses soins pour, la perfection de ses ouvrages, afin de se rendre digne de célébrer la gloire du Roy et la splandeur de la France, il s'en retourna, et la Compagnie Talla conduire jusqu'à son car- rosse ^. »

^ « Pour la sculpture, Nicolas Costou, qui a falot le bas-relief marqué F a esté jugé mériter le premier prix. i> [Procès-verbaux de V Académie de peinture et de sculpture, séance du 5 septembre 1682, t. II, p. 229).

- Ibidem.

^ Procès-verbaux de V Académie de peinture et de sculpture, i'U, p. 233.

66 ANTOINE GOYZEVOX

Cousin de Contamine est dans Terreur lors- qu'il dit que Nicolas Coustou travailla chez Coyzevox jusqu'à la fin de 1683 \ Nous li- sons en effet sur les registres de l'Académie, à la date du 3 avril de cette même année : « Le sieur Costou, eslève de l'Académie, qui y a remporté le premier prix cette année, r^'est présenté à la Compagnie pour prendre congé d'elle avant son départ pour Rome il doit aller bientôt -. » C'est donc vers cette épo- que que le maître vit partir son neveu ^

D'autre part, Elisabeth, la sœur de Coustou, venue, on se le rappelle, chez son oncle, aux Gobelins, quitta le 28 janvier 1685 la demeure hospitalière de Coyzevox *. Un jeune scul- pteur, Guillaume Hulot avait demandé sa

î « Il vint à Paris à Tàge de 18 ans, et acheva de développer ses rares talens sous ce grand maître (Coyzevox) chez qui il travailla jusqu'à la fin de 1683. » Eloge historique de 31. Coustou ramé, par Cousin de Contamine, Paris, 1737, in-12, p. 4.

- Procès-verbaux de l'Académie de peinture et de sculpture, \. il, p. 233.

3 A. Duvivier dit formellemeat que Coustou partit pour Rome en avril 1(383 [Archives de l'art frayiçais^ t. V, p. 278).

* Voyez Acte de mariage d'Elisabeth Coustou avec Guillaume Hulot. Pièces justificatives, Doc. XII.

COYZEVOX EN FACE DE l'ANTIQUE 67

main. Hulot demeurait sans doute aux Gobe- lins, son père devait travailler pour la Cou- ronne. Lui-même sculpta le marbre et le bois à Versailles, à Marly, aux Invalides. Un bas- relief représentant YHumilitê^ dans une des chapelles des Invalides, une Compagne de Diane, statue en marbre, des vases, des pilas- tres et des chapiteaux à Trianon, sont des œuvres de Hulot \

Plusieurs membres de sa famille tenaient comme lui le ciseau. Nicolas et Philippe Hulot signèrent à son mariage, en même temps que Pierre Bourdict et Jean Jolly, également sculp- teurs -.

Ce détail a son intérêt. Nous y trouvons l'in- dice de l'estime singulière qu'inspirait Coyze- vox à ses pairs. Est-ce à dire que le génie ne soit pas compatible avec l'amitié ? Non assu- rément. La supériorité de l'esprit ne crée pas fatalement la défiance et la solitude. Un écri- vain de ce siècle, le Père Lacordaire a bien dit : « Rien ne serait plus affreux que la gloire

^ Comptes des Bâtiments du Roi (Archives natio- nales). Registres, 0^ N^** 2163, 2166, 2171, 2185, 2187, 2189,2190 et 2191.

' Voyez Jal, Dictionnaire critiquey p. 444.

68 ANTOINE GOYZEYOX

si elle mettait obstacle à rafiection i. » Mais encore qu un penchant naturel incline Tun vers l'autre deux hommes d'égal mérite, quels que soient les liens formés à l'heure de la jeunesse, le plus souvent ces liens se resserrent entre ceux dont les existences sont parallèles et non pas identiques. Dans le monde des lettres et des arts, on voit le poète rechercher l'ora- teur ; le philosophe, le critique ; le peintre, l'architecte ; le statuaire, le musicien. Ces choix n'ont rien de calculé ; ils naissent d'eux- mêmes et prennent corps à mesure que l'hom- me avance dans la vie. L'instrument ou l'outil dont se servent des hommes unis ensemble par un attachement réciproque étant différent, les succès de l'un sont accueillis par Fautre sans alarme. La distance qui les sépare dans leur vie pubKque, dans la manifestation de leur génie demeure confuse à leurs yeux. Jamais la critique n'a groupé leurs noms sur une même page, elle n'a pas dit lequel des deux est le maître, lequel est le disciple. Ce sont deux étrangers dont la langue, le milieu,

^ Lettres du R. P. Lacordaire à des jeunes gens, recueillies et publiées par M. l'abbù Henry Perreyve (Paris, Charles Douniol, 1863, in-12,p. 13).

COYZEVOX EN FACE DE L ANTIQUE 6D

les préoccupations n'ont rien de semblable, et lorsqu'ils se rencontrent au même foyer, la main dans la main, ils paraissent de même taille. Les acclamations du dehors ne tiennent pas leur amour-propre en éveil. Le plus grand ne fait pas ombre.

Moins fréquente est l'affection durable de deux peintres ou de deux sculpteurs. Il arrive que Tami se transforme en émule ; l'émule de- vient un rival. Ce n'est pas cependant que l'école française ne nous offre des exemples d'amitiés célèbres. Géricault et Gogniet, Greuze et Berthélemy, Pigalle et Allegrain sont res- tés fidèles, à l'âge d'homme, aux inclinations de leur jeunesse. Il y a deux siècles, les colo- nies du Louvre et des Gobelins, des familles d'artistes vivaient sous un même toit, ont ci- menté des attachements nombreux. L'exenjple de Coyzevox, fils et frère de sculpteur, marié à la sœur d'un sculpteur, sculpteur lui-même, accordant sa nièce à Guillaume Hulot qui com- me lui sculpte le marbre, appelant h cette fête de famille des hommes de son art, n'est peut- être pas une exception. Toutefois le témoi- gnage des contemporains sur le caractère élevé, la droiture, la douceur de Coyzevox

70 ANTOINE COYZEVOX

semble confirmé par ces signatures de sta- tuaires si multipliées sur Tacte de mariage d'Elisabeth Goustou.

Ni François Goustou, ni sa femme ne parais- sent avoir assisté au mariage de leur fille \ La fortune qui plus tard se montra clémente envers l'artiste lyonnais ne lui avait pas souri. Aussi, Goyzevox ne voulut-il pas borner ses bons offices aux soins qu'il avait donnés à sa nièce Elisabeth. La plus jeune fille de Clau- dine, Léonore Goustou, née le 3 février 1671, prit la place de sa sœur aux Gobehns. Le maître se chargea de son avenir.

L'année même du mariage de sa nièce, le 10 juin 1685, Goyzevox avait vu naître son cin- quième enfant. Quatre autres naquirent à peu

1 Nous ne comprenons pas que Jal en constatant l'absence de Nicolas Coustou au mariage de sa sœur ait écrit : t^ Il parait que Nicolas Coustou n'était pas encore à l'école de Goyzevox en janvier i68o, car avec les signatures de je ne vois pas la sienne. » (Dic- tionnaire critique). Nicolas Coustou, on l'a vu, était parti pour Rome en avril 1683 « il resta trois ans » dit Cousin de Contamine {Eloge hisloîic/ite de M. Cous- tou l'aîné). Donc rien de plus naturel que son absence de Paris en 168o.

GOYZEVOX EN P^ACE DE l'ANTIQUE 71

de distance : Jean-Baptiste s Marguerite -, Nicolas ' et Suzanne \

L'éducation de sa nombreuse famille n'a pas distrait l'artiste de sa tâche quotidienne. Pen-

» le 16 novembre 1686.

2 Née le 1" août 1688.

8 le 14 octobre 1689.

'' Née le 29 décembre 1691. Suzanne Coyzevox, enfant du sculpteur, est morte le ii mars 1764, à rabba3-e du Pont-aux-Dames (commune de Couilly, canton de Crécy-en-Brie) elle s'était retirée comme pensionnaire après avoir été mariée à Jean Hébert, commissaire des guerres. Le jour même de son décès, C. D. Dubois de la Palme, lieutenant du bailliage de Crécy, posa les scellés dans la chambre occupée par la défunte, <'. au premier étage extérieur du couvent, aj'antvue sur le clos et à droite sur une petite cour proche la cuisine. ;> -M™° Gabrielle de la Roche de Fontenilles, abbe3se, remit au lieutenant du bailliage le testament olographe de Suzanne Coyzevox, qui fut déposé à AP Juvigny, notaire. Le 3 avril 1764, Jean- Thomas Sozille du Buha, président des trésoriers de France à Soissons, marié à Adélaïde Victoire Lejeune du Tillard, seule héritière de la défunte, son aïeule maternelle, ht lever les scellés, en présence de Marie- Denise Lequin, veuve de Charles Coyzevox de Bré- court, exécutrice testamentaire. (Voyez Extrait des minutes de Juvigny, notaire à Crécy, par M. Th. Lhuillier, dans la Bévue des Sociétés savantes, sep- tième série, t. II, p. 249-250).

72 ANTOINE GOYZEYOX

dant les années que nous essayons de racon- ter son labeur tient du prodige. Il est à la fois à Versailles, à Trianon, aux Invalides. Ver- sailles lui doit des^ travaux décoratifs dans l'antichambre du roi, des masques et sept bas- reliefs à la Colonnade. A Trianon, il sculpte des chapiteaux d'ordres ionique et composite. Ces ouvrages sont en marbre. Aux Invalides, le fronton du portail principal de l'église et les quatre figures qui l'accompagnent sont exécu- tés en pierre par Goyzevox. Mais ce ne sont pour lui que des œuvres de second ordre. Ce qui l'occupe à mainte reprise, pendant cinq années, ce sont trois statues et un groupe d'après l'antique : Castor et Pollux^ la Nymj^lie à la Coquille^ la Venus de Mcdicis et la Vénus pudique.

L'antique est pour le statuaire la pierre de touche du génie La nature reste le type, mais les anciens nous apprennent à bien voir. Toute sève découle de la nature. Elle est le foyer, l'inspiration, la vie. D'autre part, les anciens sont les maîtres. Ce sont eux qui ont écrit la grammaire de Tart. Ils ont posé des règles, laissé des exemples auxquels recourent depuis trois mille ans les sculpteurs de toute race, et

COYZEVOX EN FACE DE L*ANTIQUB 73

aucun ne les a surpassés. Il n'existe pas un statuaire que les marbres antiques n'aient séduit. Mais il y a des degrés à cette séduction. Les êtres personnels, doués de tempérament, capables de créer eux-mêmes, contemplent les marbres antiques avec recueillement. Pour eux, ce senties chefs-d'œuvre, la tradition. Ils es- saient de surprendre quelques-uns des secrets de Phidias ou de Praxitèle, sur les restes ini- mitables du Parthénon, devant la Vénus de Milo. Mais cette étude enchanteresse ne porte pas atteinte à leur liberté. Ils reviennent spon- tanément à la nature. Ils s'interrogent avec indépendance et sincérité. Le même que les poètes modernes, après s'être nourris d'Ho- mère et de Sophocle, se préoccupent d'écrire et de chanter leurs propres douleurs en une langue qu'ils n'ont apprise nulle part, de même l'artiste qui a discipliné sa vision, instruit sa main, élevé son esprit en face des divins frag- ments que la Grèce et Rome nous ont légués, n'est pas dispensé de se consulter soi-même. Tout ce qu'il empruntera d'autrui ne lui sera pas compté. Il n'y a de durable, de respecté, que l'œuvre personnelle, l'accent vrai, cons- ciencieux, ému en face du type éternel, la

74 ANTOINE GOYZETOX

nature. Si donc vous vous donnez la tâche de suivre les anciens dans la composition, dans la pose, dans le modelé d'une figure, il y aura péril pour votre gloire et votre individualité à cette transcription littérale d'un chef-d'œuvre. Il y a plus, on ne touche pas impunément au sublime. Répéter les anciens, c'est les trahir, c'est se trahir soi-même. Quiconque ne s'élève pas au-dessus du créé, quiconque ne fait pas appel à ses propres facultés, à son intelhgence pour approcher de l'infini, dans la mesure Dieu permet qu'il grandisse, celui-là n'est pas maître ; c'est un disciple. Or, telle est la loi, les disciples exclusifs de l'antique ne sont que d'inhabiles plagiaires. Fermer ses yeux devant la nature, abdiquer sur le seuil de l'Acropole, douter de son époque, de son être, au point de ne demander au marbre que des réphques amoindries, c'est se condamner à un labeur vulgaire, à Finsuccès dans la servitude.

Ainsi n'a pas fait Coyzevox.

Avons-nous besoin de décrire le groupe célè- bre des fils de Jupiter et de Léda, Castor et Poh lux? On connaît cet ouvrage qui, de la collec- tion Ludovisi a passé dans celle de la reine Christine, et enfin au musée de Madrid. L'é-

COYZEVOX EN FACE DE L ANTIQUE 75

phèbe nonchalamment appuyé sur l'épaule de son frère qui, à l'aide d'une torche, met le feu à quelques feuilles mortes déposées sur un autel domestique, est présent à l'esprit de tous ceux qu'intéresse la sculpture antique. Le groupe des Dioscures est d'une grande beauté.

Plus populaire encîore que Castor^ et PoUux est l'image de la Vé7ius de Méclicis. Homère est le créateur de ce chef-d'œuvre que Cléo- mène a sculpté. « La déesse des amours, dit le poète, vient de sortir de l'écume de la mer elle a pris naissance ; sa beauté virginale paraît sur le rivage enchanté de Cythère, sans autre voile que l'attitude de la pudeur. Si sa chevelure n'est pas flottante sur ses épaules divines, ce sont les Heures qui, de leurs mains célestes, viennent de l'arranger » K Décou- verte à Rome au xvi° siècle, restaurée alors par un sculpteur florentin, elle fut placée dans les jardins de Médicis, transportée à Florence au xvii'^ siècle d'où elle est venue au Louvre pour retourner ensuite à Florence après quinze années de séjour dans notre musée nationaL Le nom de son auteur nous est révélé par l'ins-

1 Homère, hymne IV.

''6 ANTOINE GOYZEYOX

cription grecque gravée sur la plinthe. Des formes jeunes et exquises, la souplesse de la pose ont fait admirer la Vénus de Médicis à l'égard des marbres les plus achevés.

Coyzevox a respecté la composition de ces chefs-d'œuvre dans ses répliques éloquentes. La sûreté des contours, un style puissant et large distinguent la Nymphe à la Coquille^ composée par Coj^zevox. Le marbre original ne doit être cherché nulle part. Cette œuvre est une imitation de plusieurs antiques.

La Vénus pudique^ s'il faut en croire Piga- niol de la Force, aurait existé à son époque dans la Vigne Borghèse. Cependant, il n'est pas certain que le marbre de Coyzevox soit la transcription lîdèle d'une statue. Fermelhuis autorise le doute sur ce point. « Le maître, dit-il, avait étudié l'antique pour profiter des découvertes et de l'expérience des premiers maîtres de l'Art... Il a tàchd de les imiter sans sortir des bornes de l'excellence des anciens monuments que les temps ont respectés, ni sans les altérer ; mais il a essayé de suppléer en les copiant à ce qu'il a cru qui manquait à leur perfection. C'est ce que Ton peut remar-

GOYZEVOX EN FACE DE l'ANTIQUE 77

quer dans Venus accroupie et la Nymjjhe à la Coquille » \

Faut-il entendre par ces lignes que Coyze- vox aurait simplement modifié le caractère du modelé, corrigé le style, interprété l'esprit des antiques placés sous ses yeux sans en altérer la composition? Nous avons quelque peine à l'admettre. En effet, les Vénus assises, d'origine ancienne, sont nombreuses. Le Lou- vre. Rome et Florence en possèdent qui ne diffèrent entre elles que par des accessoires sans importance, ou une variante légère dans la pose. Aucune, à notre connaissance, n'est exactement rappelée par le marbre de Coyze- vox. Au surplus, qu'importe que le modèle dont s'est servi l'artiste français ait été rigoureuse- ment traduit ; il est superflu de rechercher si son travail renferme quelque détail emprunté à d'autres statues que celle dont parle Piga- niol.

Un point subsiste : l'œuvre de Goyzevox cesse d'être une copie, c'est une œuvre ori- ginale.

Nue, assise dans une attitude inquiète et

* Eloge, p. 11 et 12.

78 ANTOINE COYZEVOX

confuse, la déesse porte son regard vers sa droite. D'une main, elle s'apprête à se faire un voile de sa chevelure pendant que de l'autre elle retient une draperie. A sa gauche est une tortue, symbole de la pudeur.

Telle est la description succincte qui peut être faite de ce marbre, mais ces mots ne suf- fisent pas à marquer le caractère de l'œuvre française. Vénus, sous le ciseau de Goyzevox n'a rien perdu de la majesté dont les Grecs savaient fixer l'accent dans le regard, le port de la tête, la réserve du geste, le modelé sobre et fin, l'ampleur des contours. Mais les Grecs avaient pour terme l'idéal; Goyzevox incline plus volontiers vers la nature. C'est la nature élevée, choisie, c'est une vérité supérieure et faite de lumière qui tourmente son ciseau, ce n'est pas à proprement parler l'idéal. Déjà, sur l'épiderme de Carrare de son groupe des Diosciires et de la Vénus de MccUcis on dis- tingue comme des lueurs d'individualité. L'ad- mirateur passionné de la nature se trahit à de certains détails : un pU de la chair, une mèche de cheveux, une ligne, un point furtif. Mais la Nymphe à la Coquille, et plus encore la Vénus pudique, nous montrent Coyzevox

GOYZEVOX EN FACE DE L'aNTIQUE 79

revenant à la nature sans ambages, sans timi- dité, par le ressort vainement comprimé de son tempérament personnel. L'imitation lui pèse. Il a besoin de se rencontrer face à face avec lui-même. Abdiquer ne lui est pas possi- ble. La nature est son domaine, il y rentre en souverain. Et ne croyez pas que l'antique ait été privé de son parfum à cette retouche sa- vante, je devrais dire à cette refonte. La na- ture étant Talphabet de tous les maîtres, Coyzevox n'a pas amoindri la parure de la Vénus pudique en jetant sur son corps fait de -souplesse, d'orgueil offensé, de sévère con- venance, le vêtement sublime et toujours vrai que porte la nature.

Le statuaire en agissant de la sorte a été sincère, ce dont il faut le louer ; mais, du même coup, il est demeuré grand, et son mar- bre est éminemment français. Il porte ce sceau de vérité qui distingue les chefs-d'œuvre de notre école. On le peut considérer comme un modèle de premier ordre qui, après deux cents ans, n'a pas vieilh. A l'heure nous écrivons, au moment Técole de sculpture, après des vicissitudes très-sensibles, se re- trempe aux sources du vrai, la Vénus de

80 ANTOINE COYZEYOX

GoYzevox est interrogée par les jeunes artistes à régal des œuvres achevées signées des meilleurs statuaires de ce siècle.

<Î>ÎAIAS HAEOÎS (( Phidii;s aux habitants d'Elis » lisons-nous sur la plinthe de la statue. Cette dédicace révèle l'estime singuUère de Phidias pour sa Vénus, On n'a pas oublié que les Eléens possédèrent dans le temple d'Oiympie, le Jupiter du même artiste, aux pieds duquel se lisait cette autre inscription bien connue : Phidias fils de Charmidas athé- nien m'a fait ^ Aucun peuple, dans tout le Péloponèse, ne fut plus riche que les Eléens en trophées et en œuvres d'art. Alcamène sculptait leurs frontons ; Emilus et Doryclidas avaient peuplé leurs temples. Phidias ne pou- vait leur offrir que des chefs-d'œuvre.

isotre compatriote, en gravant l'inscription du sculpteur d'Athènes au-dessus de sa propre signature <r A. Coyzevox 1686 » ' a-t-il eu

î *EIAIA2 XAPMIAOY YlOl A0HNAIO2 M'EnOIHSE

(Pausanias, ch. XX).

- C'est bien en 1686 que fut achevée cette statue, et non en 1696 comme le prétend à tort Piganiol de la Force. (Voyez Nouvelle description des châteaux et Parcs de Versailles, édition de !7ol, t. II, p. 14). Nous

COYZEVOX EN FACE DE l'aXTIQUE 81

conscience du mérite de sa statue? A-t-il i)ensé que ce travail résumait ses facultés d'artiste ? Ne faut-il voir dans <î>IAIAS HAEOI^ qu'une locution subtile employée par Coyzevox pour dédier son œuvre à ses contemporains ? Nous rignorons. Mais ce marbre, ferme et robuste, aux formes châtiées, à l'attitude fière, de noble aspect et de grand style, la Vénus pudique, en un mot, double symbole de bienséance et de grâce, n'est pas indigne d'être placée au pre- mier rang dans Toeuvre du maître français.

Les Bioscures, les deux Vénus et \di Nymphe à la Coquille ne sont pas les seuls ouvrages

en avons pour preuve, outre la date gravée sur Le marbre, les Comptes des Bâtiments du Roi. Yl. Dus- sieux, fautenr justement apprécié de Touvrage la château de Versailles, histoire et description (Ver- sailles J 88 1,2 vol. in-S») n'a pas suffisamment compulsé ces comptes. Nous lisons, en effet, au tome II de son livre p. 233). « On descend au parterre du Nord par un degré de marbre blanc à l'entrée duquel était la. Vénus à la tortue, statue en marbre, faite à Rome d'après l'antique, en 1686, par Coyzevox. » 11 y a li une erreur. Coyzevox ne vit probablement jamais Tlta-^ lie, et à coup sûr, il n'y a pas sculpté sa statue ea 1686. Les Comptes des Bâtiments en font foi, c'est à Paris ou à Versailles que cette figure a été exécutée par son auteur.

6

82 ANTOINE GOYZEVOX

sculptés par Coyzevox d'après les anciens. « On voit dans plusieurs cours de l'Europe, a dit Fermelhuis, un nombre considérable de têtes d'empereurs, de grands capitaines, d'ora- teurs et de philosophes, copiées d'après l'anti- que, où il a conservé tant de fidélité, que Ton peut se consoler de n'en avoir pas les origi- naux » K Pourquoi faut-il que ces nombreux travaux échappent aux investigations de la critique? Mais, depuis deux cents ans, les cours de l'Europe ont éprouvé de fréquentes secousses ; les capitales ont changé ; plus d'un trône a disparu. Que sont devenus les bustes de Coyzevox au milieu de ces tempêtes ?

Il est un portrait de capitaine que le type du personnage, reconnaissable entre tous, et le travail du sculpteur auraient préserver de l'oubli. Nous voulons parler du buste de Condè. Louis II de Bourbon, dit le Grand Condé, l'œil légèrement hautain, les lèvres dédaigneuses, dirige avec négligence le regard vers sa droite. C'est un prince, vainqueur de Rocroy. Sa longue chevelure tombe sur ses épaules. La cuirasse délicatement ornée de fleurs de lis

* Eloge, p. 3o.

GOYZEVOX EN FACE DE l'aNTIQUE 83

et de griffons disparaît sous le manteau. Coy- zevox a interprété ce buste d'une façon magis- trale avec un art plein de retenue et de sévé- rité.

Cependant cette œuvre admirable s'est per- due. Le maître en a été dessaisi. Le mérite du travail étant incontestable, c'est à Guillain qu'on l'attribua longtemps. Il a fallu des cir- constances imprévues, les hasards heureux d'une vente d'autographes, une recherche attentive de M. Courajod pour que le maître reconquît son œuvre. Ce bronze est de Coyze- vox. Sa date est 1688. Est-ce à dire que l'artiste ait attendu jusqu'alors pour modeler les traits du grand Condé ?Nous avons peine aie croire. Condé meurt, on le sait, en 1686. Le bronze du musée du Louvre commandé par le prince de Gonti pour son hôtel, est fondu en 1688 \

* Voyez aux archives du Musée du Louvre, le cata- logue d'une vente d'autographes du 18 décembre 1867, par les soins de M. Gabriel Charavay. A cette vente a passé un mémoire avec neuf grandes lignes autographes signées par Coyzevox, trois lignes autographes signées par Mansart, six lignes autographes signées par Jou- venet, et les signatures du prince de Conti et de La Chapelle, Paris, 12 mai 1680. Cette pièce a trait au

uste de feu Mgr le prince de Condé, fondu en

84 ANTOINE GOYZEYOX

mais rien n'atteste qu'il ne soit la copie d'un marbre antérieur. La tête cle Condé, traduite par la main du statuaire avec le signe de la fierté, de la jeunesse et de l'intelligence dut être étudiée par son auteur devant le modèle vivant.

C'est à cette même année 1688 que se rat- tache un trait de la vie de Coyzevox. Puget^ son contemporain, homme d'un caractère in- quiet, nature constamment irritée, s'est plaint d'avoir eu en Coyzevox un détracteur K Nous ne savons Puget à puisé la preuve de sa plainte. Des propos d'ateher, à supposer qu'ils aient existé, sont sans valeur. La plus grande critique que Coyzevox ait pu faire de Puget, est dans sa manière d'entendre la sculpture. Les deux maîtres no sont pas du même sang. Tandis que Puget s'est instruit en

bronze sous la conduite de M. Mansart, premier architecte de S. 31. et posé dans riiùtel de Con:i par l'ordre de M. de La Cliapelle, intendant de Mgr le prince de ' Conti, par Coyzevox, sculpteur, en l'an- née iG8S. Voyez aussi Chronique des A?'is et de la curiosité, année 1S77, p. 84, l'article de M. Courajod.

Cette anecdote est racontée par Ducliesne aine dans une note de VElo^je historique de Pierre Vuget^ par Tcraud (L. D.). Taris ISC7, in-S".

COYZEVOX EN FACE DE l'aNTIQUE 85

Italie, aune époque de décadence, et que sa fougue Ta conduit à outrer les défauts de ses initiateurs, Goyzevox, sans violence, sans effort, s'est arrêté devant la nature. Il a dit avec goût et simplement ce qu'il voyait. Et comme une parcelle de génie lui était échue, son œuvre faite de clarté, d'aisance, de grâce, a l'ampleur et la majesté dont les hommes supérieurs revêtent ce qu'ils créent. Cette dif- férence de tempérament entre Puget et Goyze- vox, avait provoqué chez le premier une sorte d'ombrage, d'émulation jalouse. Chez le second, une curiosité pleine de respect était en éveil. On sait que le projet d'élever à Marseille une statue triomphale de Louis XIV occupa Puget dès Tannée 1685. Mais les choses traînèrent en longueur. Clérion intrigua et fut préféré à l'auteur de Y Andi^omè de. C est alors que Puget quitta Marseille, résolu à plaider sa cause à Paris. Il y arriva pendant Tété de 1688 et y séjourna plusieurs mois. L'inaction ne pouvait convenir au sculpteur provençal. Il eut bien- tôt un atelier dans lequel il passait de longues heures. Vainement on avait essayé de lui pré- senter quelques confrères : il refusa toujours d'en voir aucun. C'est alors que Coyzevox usa

86 ANTOINE GOYZEYOX

de stratagème. Il se fit conduire à Tatelier de Puget comme un simple curieux. Un ami l'avait introduit. Puget ne se doutait pas qu'il eût devant lui l'auteur de la Vénus pudique . La conversation s'engagea. Entre de tels hommes elle ne pouvait être banale. Dans le feu de la discussion, Tami des deux artistes s'oublia et nomma Goyzevox. L'imprudence était grande, car Puget, brusquant Fentretien, prit aussitôt le maître par les épaules et, le poussant vers la porte : « Eh quoi, monsieur Goyzevox, dit-il, un habile homme comme vous vient voir tra- vailler un ignorant comme moi I \ >'

Quelques mois avant cette rencontre des deux statuaires, Louis XIV s'étant rendu à l'Hôtel de Ville de Paris, avait trouvé suranné le monument en marbre de Gilles Guérin 2,

^ Passeron, Notice, p. 129.

- La plupart des historiens attribuent à Sarazin la statue pédestre de Louis XIV terrassant la Fronde. C est une erreur. Guillet de Saint-Georges, dans le mémoire historique qu'il lut devant l'Académie le 7 juillet 1691 sur Gilles Guérin, et Piganiol, dans sa Description de Paris, disent formellement que le monument remplacé par l'œuvre de Goyzevox était de Guérin. (Voyez Mé- moires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de C Académie royale de peinture et de sculpture, t. I,

GOYZEVOX EN FACE DE L ANTIQUE 87

dans lequel le Roi était représenté terrassant la Fronde, personnifiée par un soldat ren- versé, dont les armes étaient en pièces et qui portait un rat sur le cimier de son casque. La parole du Roi était un ordre. Les échevins s'adressèrent à Goyzevox, et, en 1689, la sta- tue pédestre de Louis-le-Grand remplaçait dans la cour de l'Hôtel de Ville le monument de Guérin.

Cet ouvrage est en bronze. Debout, vêtu en triomphateur romain, le roi de France s'ap- puie d'une main sur un faisceau d'armes qui domine un trophée, tandis que de l'autre il fait un geste de commandement.

Deux bas-reliefs complétaient l'ouvrage de Goyzevox, que Piganiol appelle un chef-d'œu- vre. L'un de ces bas-reliefs avait trait à la piété royale envers le peuple pendant la di- sette de 1662 ; le second rappelait l'acte fameux de la révocation de FEdit de Nantes en 1685 \ Une réphque de ce travail prit

p. 264-265, et Piganiol, Description historique de la ville de Paris, t. IV, p. 101.

^ Piganiol de la Force, Description historique de la ville de Paris, (édition de 1765^ Paris, 10 vol. in-12, t. IX, p. 2o9).

88 ANTOINE COYZEYOX

place au château d'Issy *. Des médaillons re- présentant le Prévôt des marchands et les échevins de Paris, en charge lors de la pose de la statue, furent également sculptés par l'ar- tiste.

Nous ne pourrions dire ce que sont deve- nues ces sculptures. Quant au Louis XIV, son odyssée est vraiment dramatique. Compris en 1792, au nombre des monuments féodaux qu'on s'acharnait à détruire, il alla se perdre au milieu de débris de toute nature, dans les magasins de la ville, au faubourg du Roule. On ne songea guère à l'en faire sortir qu'en 1814. Très-mutilé, l'ouvrage de Govzevox exigea, pour être réparé et remis en place, une somme de 18.820 francs. Relevé dans la cour de l'Hôtel de Ville à la fin de 1814, il allait être l'objet d'une inauguration en mars 1815 ; le retour de l'île d'Elbe y mit obstacle. En 1848, après les journées de Février, on eut la prudence d'entourer ce monument de hau- tes palissades afin de le dérober aux colères de l'émeute ". L'incendie de mai 1871 vint

^ Piganiol, Description de Paris t. IX, p. 259. - Voyez J. Duseigneur, Coyzevox et ses ouvrages {Revue Universelle des Arts, t. 1, p. 45).

GOYZEVOX EN FACE DE LANTIOUE 89

atteindre de nouveau l'effigie royale. Cepen- dant les dégradations dont elle a souffert sont légères, et l'architecte de l'Hôtel de Ville, AI. Ballu, se propose de la relever encore sur son piédestal, érigé cette fois sous le vestibule de la cour Louis XIV ^

Ainsi, de l'édifice du dix-septième siècle, un seul vestige aurait survécu, c'est un bronze de Coyzevox '. L'art, non moins que l'iiis-

* Nous avons dé'coiivert au département des ma- nuscrits de la bibliothèque municipale d'Angers une note curieuse, écrite sous la Restauration, au sujet de la statue qui nous occupe. Rédigée à Paris, au minis- tère de l'Intérieur, par Ch. J. Lafolie, conservateur des monuments publics, cette note a la valeur d'un docu- ment officiel. Nous la publions aux Pièces justificatives. On trouvera également une lettre de M. Ballu, archi- tecte de l'Hôtel de Ville, membre de l'Institut, datée du 5 octobre 1881, concernant le même ouvrage de Coyze- vox. Vo\^ez Statue pédestre de Louis XIV éri'jée à VEùtel de Ville de Paris. Pièces justificatives, Doc. IX.

- On sait que la statue de Henri IV par Pierre Biard, qui couronnait la porte d'entrée du palais mu- nicipal a été détruite sous la Révolution. Deux figures en haut-rehef, placées autrefois au revers de la statue de Henri IV,et également attribuées à Biard,indiquaient une inscription. Ces deux ouvrages ont survécu à l'in- cendie de lu7l,mais ils ne pourront être replacés dans le nouvel édifice. M. Ballu se propose de provoquer leur transfert à l'Hùtel Carnavalet.

90 ANTOINE COYZEYOX

toire, est intéressé à sa durée. Piganiol n*a pas eu tort de qualifier ce bronze un chef- d'œuvre. Deux siècles ne lai ont rien enlevé de son mérite.

Malgré l'importance et le nombre de ses travaux, Tartiste ne se croyait pas dispensé de remplir ses devoire envers FAcadémie de peinture et de sculpture. Investi de la charge de professeur le 29 octobre 1678 \ il fut dé- signé le 30 août 1681 pour exercer renseigne- ment chaque année pendant le mois de sep- tembre ". Un adjoint lui fut donné sur sa demande quelques années plus tard % mais Covzevox n'en continua nas moins d'assister aux séances de l'Académie.

Membre de toutes les députations otfîciel- les \ il est au miheu de ses confrères dans les deux circonstances Pierre Bourdict, que nous supposons avec grande vraisem- blance le frère de sa femme, obtient le troi- sième, puis le deuxième prix de Piome \

^ Procès-verbaux, t. II, p. 138.

- IcL, t. II, p. 19i.

^ Id., t. Il, p. 307, 335, 3d8.

* Id., t. II, p. 254, 284, etc., t. III, p. 73, lOi.

^ Pierre Bourdict ou Bourdv si nous admettons

GOYZEVOX EN FACE DE L ANTIQUE 91

Nicolas Goustou, neveu de Goyzevox, reveau d'Italie en 1686, se présenta dès l'année suivante aux suffrages de rAcadémie. Onze artistes bri- guaient concurremment avec lui le même hon- neur. Un certain nombre d'académiciens, choi- sis parmi les officiers, acceptèrent la mission délicate de « voir travailler les aspirants. » Goyzevox fut Tun des juges, mais en raison des liens qui l'attachent à Goustou, il se fait nommer avec Vandermeulen Texaminateur du sculpteur Joly, pendant que de Sève le jeune ex Tuby se prononceront sur les titres de Goustou ^ L'esquisse de celui-ci fut agréée. Il avait traité sur Tordre de Le Brun le Réta- blissement de la santé du Roi. Nous ne savons pour quelle cause Goustou mit une année à exécuter le modèle en plâtre de son bas-relief. Gette lenteur déplut, et comme l'artiste n'ap- porta pas le zèle nécessaire à traduire en mar- bre son travail, il fut rayé de la liste des

rorihographe du secrétaire de l'Académie, remporta le 3<= prix le 21 octobre 1684, et le 2«* prix le 3 septembre 168o. Le 6 octobre de la même année, sur le vote de l'Académie, Goyzevox étant présent, Bourdict obtint d'aller à Rome aux frais de Sa Majesté. [Procès-ver- baux,i. H, p. 288, 306, 3iOj. ' Procès-verbaux j t. il, p. 349, 331, 3o3.

92 ANTOINE COYZETOX

agréés, redevint aspirant et n'entra définitive- ment à l'Académie qu'en 1693 ^ Il semble que l'aspirant de la veille est devenu tout à ■coup dédaigneux à l'endroit de l'Académie. Peut-être place-t-il la protection de Coyzevox au-dessus de tout autre titre ? Est-ce que son père, François Goustou, qui habite Lyon, ne signe pas aujourd'hui «Sculpteur de Sa Ma- jesté » 2? Apparemment Coyzevox a obtenu de Louvois ou de Le Brun quelque commande pour son beau-frère. Nicolas Goustou, vivant à Paris, enthousiaste, ancien prix de Rome, ne doute pas que la fortune lui soit fidèle. Sculp- teur ordinaire des Bâtiments du Roi à trente ans, ses succès précoces lui donnent foi dans l'avenir. Aussi le 18 septembre 1690, il épouse Suzanne Houasse, fille du peintre d'histoire et académicien 3. A cette date, Glaudine Goyze-

^ Procès-verbaux, t. II, p. 362, 370, t. III, p. î, 49, 104, 121.

- Jal a publié [Dictionnaire critique, p. 444) un acte de baptême daté du 14 octobre lo.su, sur lequel Nicolas Goustou, parrain, se qualifie sculpteur ordinaire des bâtiments du Roy, lils de François Goustou, sculpteur de Sa Majesté.

" Bien que n'étant pas académicien, Nicolas Gous- tou signe sans hésiter sur son acte de mariage « sculp-

COYZEVOX EN FACE DE L ANTIQUE 93

vox, la mère de Coustou, est veuve. Elle en- voie de Lyon son consentement et ne vient pas à Paris pour le mariage de son flls. Serons- nous téméraire de penser que des relations cordiales devaient exister entre Houasse et Coyzevox? A l'heure se préparait l'alliance de Nicolas Coustou avec Suzanne Houasse, les deux académiciens, le sculpteur et le peintre se rencontraient peut-être fréquemment chez François Jouvenet, chargé d'exécuter leurs portraits pour son « morceau de réception \ ^ Vers le même temps, le Hongre étant mort, l'Académie pria Coyzevox d'accepter le titre d'adjoint à recteur -.

teur ordinaire du Roy, en son académie » (Voyal Jal, Dictionnaire critique, p. 444). L'artiste espérait sans doute que les portes de la Compagnie lui seraient pro- chainement ouvertes.

^ Séance du 29 octobre 1689. Procès-verbaux, t. III, p. 18.

- Séance du 20 avril 1690. Procès-verbaux, t. IILp. 36.

IV

ART DÉCORATIF MAUSOLÉES

1692-1702

SOMMAIRE

Des conditions de l'art du décor. L'architecte Lefuel et Carpeaux.

Mot de M. Charles Garnier. Coyzevos. est le collaborateur de Levau, Dorbay, Mansart, Robert de Cotte. Le Brun et Mi- gnard lui fournissent les dessins de ses compositions. Sou- plesse de génie nécessaire au sculpteur pour traduire une pen- sée de peintre. L'escalier des Ambassadeurs à Versailles. Coyzevos. sculpte Louis AlV à cheval pour le salon de la Guerre.

La grande Galerie. Le salon d'Apollon. Les statues de la Justice et de la Força dans la Cour de marbre. Le groupe de l'Aboniance dans la Cour des Ministres. La France triomphÀntc au bosquet de l'Arc de triomphe. Sculptures de la Fontaine de la Gloire. Génies, Amours, Nymphes à la Colonnade. Vise du grand Perron. La Dordogne et la Garonne au Parterre d'eau. Pilastres et boiseries à Triauoii. Coj-zevos. sculpte Luit groupes d'Enfants et un Vase à la Cascade de Marly. Au Tapis-Vert, le Neptune irrité et le Triomphe d'Amphitrite. A la Demi-I.une, Flore au repos. Le maître exécute uue statue de Fleuve placée à Sceaux. Statue de Condé pour Chantilly. Chemiu'?e de l'hôtel d'Autecour à Paris. Statues de saint Charl'magne, saint Athanase, saint Grégoire de Nazianze et bas-relief de l'Ange au. cas- que, aux Invalides. Monument de Mazarin. Mausolée de Col- bert A l'heure Goyzevox sculpte cet ouvrage, sur les des- sins de Le Brun, le premier peintre est en défaveur et C' Ibert était mort dis.racié. Momiment de Le Brun. Tombeau du comte de Furstenberg. Coyzevox partage avec Lcclcrc, Tuty et Verdier la direction de l'Académio des Gobelins. Nicolas Cous- tou entre à l'Académie. Vivien et Papelard reçoivent l'ordre de faire le portrait de Goyzovox. Le saloa de 1799. Goyze- vox quitte les Gobelins pour occuper un logement au Louvre.

ART DECORATIF. MAUSOLEES. 95

Jean-Antoine, Martial et Antoine-Jules Coyzevos. Léonore Coustou, niàce du maître, épouse François- Alexis Francin, sculp- teur du Roi. Francin à Strasbourg. Retour à Paria de la femme de Francin, qui vient demeurer au Louvre chez Nicolas Coustou.

Aa point nous sommes parvenu dans notre récit, c'est-à-dire vers 1693,1e maître est à l'apogée de sa gloire. Honoré de la confiance de Louvois et de Villacerf, comme il avait eu celle de Golbert ; compris depuis de longues années parmi les officiers qui sont au service du Roi ; l'un des doyens de l'Académie, Coyze- vox est en outre sans rival dans l'exécution d'une page décorative. Aussi, les galeries et les jardins de Versailles, Marly, Saint-Cloud, Chantilly, Petit-Bourg, les Tuileries, reçoivent- ils de cet artiste alerte et distingué des œuvres sans nombre, empreintes de grâce et de no- blesse. Il est en même temps, à Paris et en province, l'artisan des grands mausolées. Et soit que ses marbres se dressent dans un parc, dans un palais ou dans un temple, ils y sont en leur lieu.

L'art du décor est essentiellement dépen- dant. L'architecture le gouverne et parfois elle l'opprime. On serait tenté de dire de l'ar- chitecte en face du sculpteur ou du peintre

96 ANTOINE GOYZEVOX

chargé de parachever son œuvre, un maître tyrannique et presque arbitraire. Il leur me- sure l'espace, il leur dispute la lumière. L'art du décor est le complément, il est la parure d'un édifice. Or, de même que dans les œu- vres écrites, l'auteur est plus justement satis- fait de sa pensée que des détails de style dont il la revêtira, de même l'architecte attache peu de valeur au décor. C'est le monument dans son ordonnance générale, dans la pondération sévère de ses plans qui l'occupe. Quant à la sculpture des corniches ou des frontons, quant aux dessus de portes, aux plafonds, aux vous- sures, l'architecte les conçoit dans une gamme apaisée, comme le compositeur conçoit Tac- compagnement d'une pensée lyrique. L'art du décor, aux yeux de l'architecte, est un art se- condaire, fait de demi-teinte, d'harmonie monotone.

De là, l'éloignement des artistes de mérite pour un art dont l'allure n'a rien de libre et qu'il faut soumettre aux exigences les plus di- verses. On connaîtle mot de Lefuel au sculpteur Carpeaux. Le fronton du Pavillon de Flore ve- nait d'être mis aux points. Lefuel eut peur de ce haut-relief aux puissantes saiUies dans le-

ART DECORATIF. MAUS0LP:ES 07

quel Carpeaux avait représenté la France "por- tant la lumière et protégeant V Agriculture et les Sciences.

« Malheureux, dit-il au statuaire, vous percez mon mur ! »

Il ne fallut rien moins que l'intervention du Souverain pour clore le débat qui s'était élevé entre Lefuel et Carpeaux. Sans Napoléon III, le fronton du Pavillon de Flore eût été sa- crifié.

Un témoin vivant, M. Charles Garnier, qui a eu le courage et l'adresse de défen- dre Carpeaux en une circonstance fameuse, ne dit-il pas que cet artiste était surnom- mé la « terreur des architectes? » *

Carpeaux ne fait pas exception. Quiconque veut aborder l'art du décor avec un tempéra- ment personnel doit être un homme supérieur. €oyzevox en fournit la preuve.

Appelé à seconder Levau, Dorbay, Mansart, Robert de Cotte, il est pendant trente ans leur auxiliaire. Et ce qui doit lui être compté, la plus grande part des travaux exécutés à cette

' Voyez Le statuaire J. B. Carpeaux, par Ernest •Chesneau, Paris, Quaotin, 1880, in-S*», p. 110.

7

98 ANTOINE GOYZEVOX

époque a été faite sur les dessins de Le Brun ou de Mignard.

Peut-être un lecteur distrait, étranger à l'art, estimera-t-il que la collaboration de ces maîtres dut être chère à Goyzevox.

Nous en doutons.

La paresse de l'esprit n'est pas supposable chez un artiste de sa valeur. Il montre assez, lorsqu'il se ressaisit, combien sa pensée fer- tile est vibrante. Une intelligence jeune etmâle le distingue. Il n'est donc pas douteux que, laissé libre de choisir ses sujets, le sculpteur se fut estimé heureux de cette prérogative.

Rappelons-nous que Le Brun, et après lui Mi- gnard, quelque fûtleur talent, usaient de crayons et de pinceaux. Tout ce que compose le peintre est couleur, de même que la conception du sculpteur est relief. L'unité décorative des maisons royales au dix-septième siècle a cer- tainement gagné à la direction d'un seul. Sous ce rapport, le rôle de Le Brun n'a pas besoin | d'être défendu. Mais combien de fois Goyzevox, Girardon, les frères Marsy ont-ils regretter d'avoir à modeler des compositions imposées par le premier peintre ! Combien de fois Tac- cent pittoresque les a-t-il gênés ! La sculpture

ART DÉCORATIF. MAUSOLÉES 9&

a ses lois. Pour un statuaire, les enfreindre, c'est se condamner. Or, le maître dont nous écrivons la vie a respecté les lois essentielles de son art. Traducteur d'une pensée de pein- tre, il parle une langue sculpturale. Il la veut majestueuse, éloquente quand l'occasion l'y autorise, mais il est toujours sobre dans ses élans.

On connaît l'ancien escalier des Ambassa- deurs au château de Versailles, détruit en 1752. La fontaine du premier palier avait été sculptée par Tuby. Le buste de Louis XIV qui la sur- montait est une œuvre de Coyzevox. La tête vit et respire. Elle est exempte du caractère hau- tain, trop souvent gravé sur les traits de ce roi. Il dirige son regard calme et bienveillant vers sa droite. Je ne sais quoi d'heureux en- veloppe cette image. La grande chevelure du souverain déroule ses ondes légères sur l'armu- re dont elle cache en partie les surfaces rigides.

Le buste était au centre d'une baie simulée à plein cintre, au sommet de laquelle avait été modelé en demi ronde-bosse le masque radieux d'^po/Zo7i. Des jets de lumière s'échappaient de la tête du Soleil. Cet ouvrage, en bronze, était également de Coyzevox. La devise royale

\\

100 ANTOINE COYZEVOX

Nec pluribus impar.eX la couronne dominaient cette décoration que complétaient des guirlan- des de lauriers, aux courbes élégantes, et dont les extrémités retombaient comme des grappes le long de la paroi de marbre. Ces festons, Guillet de Saint-Georges l'affirme dans l'éloge de Le Brun, étaient de Coyzevox. '

Deux trophées en bronze doré décoraient le mur opposé au buste de Louis XIV. L'un ren- fermait les Armes d'Hercule, groupées en une panoplie formidable au centre de laquelle était la massue du héros. Les Armes de Minerve composaient le second trophée. Une cuirasse aux fines écailles, sur laquelle s'attachait la tunique de la déesse, répandait sur cette com- position la grâce et la sérénité. Les mêmes festons de lauriers, que Coyzevox avait sculp- tés près du buste royal, déployaient leurs lignes onduleuses et puissantes autour de ces tro- phées.

D'après Guillet de Saint-Georges, Tuby aurait été le collaborateur de Coyzevox dans ce tra- vail 2. Une inscription relevée sur les planches

^ Mémoires inédits, sur la vie et les ouvrages des membres de V Académie de peinture, t. I, p. 34. .. Ibidem.

ART DECORATIF. MAUSOLEES {Qi

de Suruguo, qui a gravé ces sculptures \ attri- bue les deux trophées à Coyzevox ainsi que récusson portant les Armes de France et de Navarre^ placé entre les trophées, et exécuté en bronze « sur les desseins de Le Brun. » -.

Au salon de la Guerre, un important bas-re- lief en stuc décore la cheminée. Il représente Louis XIV dans une sorte de triomphe. A che- val, foulant aux pieds ses ennemis vaincus, il a pour cortège la Victoire, la Valeur et la Renorarnèe. L'Histoire médite le récit des grandes actions du monarque.

Non loin de là, dans la grande Galerie , des « chûtes de trophées de bronze doré », pour nous servir d'un mot de LaMartinière, ornent les grands trumeaux. La corniche du pour- tour, très richement décorée, comporte vingt- trois figures Enfants. Tous ces travaux sont de Coyzevox.

Au salon d'Apollon, la sculpture décorative

^ Catalogue des plarickes gravées composant le fonds de la Chalcographie (Paris, 1881,in-8'>). N"^ 166S à 1671.

- Les mots « sur les desseins de Charles Le Brun soQt gravés au bas de la planche de Surugue portant les N°=» 1(569 à 1371 [Catal. de la Chalcographie).

102 ANTOINE COYZEVOX

est presque entièrement l'œuvre du maître ^ Sur la balustrade de la Cour de marbre, deux des dix-huit statues qui la décorent sont de notre artiste : la Justice tenant la balance et Tépée, et la Force drapée dans la dépouille d'un lion, soutenant d'une main une colonne pendant que l'autre agite une branche de chêne -.

Dans la Cour d'entrée, dite autrefois Cour des Ministres, un groupe de Y Abondance est sculpté par Coyzevox. VAhondance pose le pied sur une gerbe de blé ; près d'elle un génie presse des raisins, un autre maintient immobile sur le sol une figure de la stéri- Tiiité 3.

Les jardins sont peuplés d'œuvres du sta- tuaire. Le bosquet de TArc de triomphe com- portait à l'origine trois fontaines. La fontaine

^ L. Dussieux, Le château de \'ersailLes, t. î, p. 155. « Les ornements de stuc, écrit Dussieux, en par- lant de ce salon, ont été en géniTal exécutés par CaÊQéri. <t la sculpture décorative par Coj'zevox. »>

- Piganiol de la Force, Description des chôteaiu: et parcs de Versailles et de Marly (Paris, 1751, 2 vol. in-i2, t. I, p. 17 et 18).

^ Notice du musée de Versailles, par End. Soulié {Paris, de Mourgues, ISoO, 3 vol. in- 12, t. I. p. 1).

ART DECORATIF. MAUSOLEE^ 103

de la France était décorée d'un groupe repré- sentant la France assise sur son char au bas duquel l'Espagne et l'Empire sont renversés. Ce groupe qui subsiste encore est en plomb. La figure de TEmpire est de Goyzezox ; les deux autres appartiennent à Tuby.

Toutes les sculptures de la fontaine de la Gloire, aujourd'hui détruite, avaient été faites par le maître sur les dessins Le Brun. La fon- taine de la Victoire, qui complétait cet ensem- ble, était Touvrage de Mazeline. L'Arc de triomphe, comprenant trois portiques de fer doré et des ornements en plomb d'une grande richesse, avait pour auteurs six statuaires au nombre desquels se retrouve Coyzevox. Ce merveilleux travail, décrit par Blondel et gravé par Thomassin, a été détruit en 1801, à l'exception du groupe de la France tynoni- phante '.

Au bosquet de la Colonnade, Tartiste a scul- pté plusieurs bas-reliefs représentant des Gé- nies^ des Amoirrs et des Nymphes *.

' L. Dussieux, Le château de Versailles, t. II, p. 239. 2 Eud. Soulié, Notice du Musée de Versailles, 1. 111,

101 ANTOINE COYZEVOX

Deux Vases de sept pieds de haut, en marbre blanc, décorent les angles du grand Perron. « Celui qui est à main droite, écrit Piganiol, est de Goyzevox. Son bas-relief représente la Victoire /^emportée sur les Turcs par les secours que Sa Majesté envoya en Hongrie, en 1664, et la soumission que l'Espagne fît à la France à Toccasion de l'insulte reçue par le comte d'Estrade, pendant qu'il était à Lon- dres en qualité d'ambassadeur de Sa Ma- jesté^ . »

Au Parterre d'eau, la Dordogne ayant près d'elle deux urnes, symbole de ses deux affluents, s'appuie sur un Amour ; la Garonne tient un gouvernail; à ses pieds est un Amour et une corne d'abondance. Le maître signe ces deux œuvres.

Le 5 décembre 1694, il reçoit le solde d'une somme de 39,247 livres 15 s. montant des « ouvrages de sculptures qu'il a faits pour le Roy et posés dans les jardins de Versailles de- puis 1682 jusqu'à ce jour '. »

p. 51 G et L. Dussieux, Le chaleau de Versailles, t. II, p. -263.

' Piganiol de la Force, Description de Versailles, t. II, p. 6 et 7.

* Comptes des Bâtiments du Roi. Archives natio- nales, Reg. 0* 2179.

ART DECORATIF. MAUSOLÉES 105

A ïrianon, le marbre du Languedoc des pilastres et des chapiteaux, de môme que les boiseries des appartements sont en partie sculptés par l'artiste \

Les jardins de la Cascade de Marly lui doi- vent huit groupes (ÏEnfants % et un Vase qui, à lui seul, est paye 850 livres '\

A l'un des bassins du Tapis-Vert, il sculpte Neptune irrité que porte un cheval marin ; un triton sonnant de la conque accompagne le dieu des mers. Un deuxième groupe décore un autre bassin : il représente le Triomphe dAmphitrite^ escortée d'enfants qui se dis- putent un poisson. A la Demi-Lune, les sta- tues de Flore au repos, de la Nymphe à la Coquille sont signées de Coyzevox '. La

* L. Dussieux, Le château de VersailleSy t. H, p. 319-320.

- Voyez Inventaire général des richesses d'art de la France (Paris, Pion, en cours de publication)-. Archives du Musée des Monuments français, t. I, p. o9.

^ Comptes des Bâtiments du Roi. Archives na- tionales, Reg. 2185, -^IST, 2188. 2190. Voyez aussi à la fin de ce travail, Œuvre du Maître.

^ Piganiol de la Force, Description de Versailles, t. II, p. 275.

ANTOINE GOYZEVOX 106

Vénus de Mèdicis, dont nous parlons plus haut, est dans la Salle verte \

A Sceaux, une statue de Fleuve est placée dans une niche de rocaille -.

A Chantilly, l'artiste dresse dans le parc la statue pédestre de Condé.

A Paris, rue du Grand-Chantier, le statuaire décore de bas-reliefs la maison d'un fermier- général \ Rue de Grenelle, il sculpte pour la somme de « quatre cent dix-sept livres » la cheminée du salon de « Hyacinthe d'Autecour, aumosnier de la feue Reyne, abbé de Conque.» auquel il est obhgé d'intenter un procès pour obtenir paiement \ Prior, le poète anglais, secrétaire d'ambassade à Paris, emporte dans sa patrie son buste par Coyzevox qui, plus tard, prendra place à l'abbaye de Westminster -.

Ainsi, cest un monde de statues, de bustes,

' Piganiol de la Force, Description de Versailles j t. Il, p. 283.

- Biographie Michaud. Article Coyzevox, par Auguis.

^ Piganiol de la Force, Description de Paris, t. IV, p. 365.

■' Nouvelles Archives de V Art français, {■^\\\^,V- ^^•

^ Les artistes français à Vétranger, par L. Dus- sieux. Troisième édition (Paris, 1876, in-8% p. 272).

ART DKCOïxÂx jiF". jimÂtj>.>OI^i>-crc> ivi

de bas-reliefs qui chaque jour s'accroît sous la main puissante de l'infatigable sculpteur. Cependant, nous n'avons pas fini d'énumérer les œuvres de Coyzevox créées pendant la pé- riode de sa virilité.

Nous l'avons vu occupé aux décorations du fronton de l'église des Invalides. De 1693 à 1702, il sculpte pour le même édifice, la sta- tue colossale, en marbre blanc, de Saint Char- lemag'ne ^ les figures en pierre de Saint Athanase et de Saint Grégoire de Nazianze -, VAiige au casque qui surmonte la porte de la chapelle de Saint Augustin % et il travaille aux panneaux des voûtes \

Mais nous n'avons rien dit encore des mau- solées sculptés par le maître.

En 1692,1e collège des Quatre-Nations rece- vait le riche Tombeau du caj^dinal Mazarin. Le monument est au Louvre. 11 est presque su- perflu de le décrire. Qui n'a présente à l'esprit la fiçrure asrenouillée du ministre de Louis XIV?

- Comptes des Bâtiments du Hoi, Reg. 0' 2191, 2103, 2195.

- Comptes des Bâtiments. Reg. 0^ 2lS7, 2189. ' Comptes des Bâtiments. Reg. 0* 2193.

Comptes des Bâtiments. Reg. 0^ 2177,2187, 2189.

108 ANTOINE COYZEVOX

La tête est nue ; une main pose sur le cœur : les lèvres vont parler. Le costume se déve- loppe en plis abondants et sévères sur le mar- bre noir du sarcophage ; derrière le cardinal, un génie, nu, ailé, demi fléchissant sous le poids d'un faisceau, écarte avec tristesse ce signe désormais inutile de la puissance de Mazarin ; à l'extrémité du tombeau, la barette cardinalice et le manteau. Ce groupe est en marbre blanc.

Adossée au soubassement, la Prudence assise a sous son pied le globe. Un aviron et un miroir autour duquel s'enroule une serpent lui servent d'attributs. La Fidélité tient les armes de France et la couronne ; sous les plis de sa robe un chien s'est blotti. Entre ces deux Vertus, la Paix s'est assise. Elle occupe la place d'honneur. Elle semble garder la dé- pouille de l'homme d'Etat. Ses tempes sont laurées. Elle tient une corne d'abondance et éteint la flamme d'une torche sur un bouclier jeté à terre. Ces trois figures sont en bronze.

Au dessus du monument primitif étaient placées deux statues de marbre servant de sup- ports aux armoiries de Mazarin. L'une est la Religion, enveloppée de longs voiles, assise,

ART DECORATIF. MAUSOLEES 109

tenant sur ses genoux un édicule à forme de temple. Elle lève les yeux vers le ciel. La cigo- gne symbolique est à sa droite. L'autre est la Charité. Un cœur enflammé est dans sa main et son regard s'incline vers Tentant nu de la misère, qu'elle entoure de son bras maternels

La plume est inhabile à rendre l'aspect et le caractère du Tombeau de Mazarin. L'équilibre des lignes et des plans, la cadence des grandes masses, la juste opposition des marbres et du bronze, l'alternance du nu et de la draperie, le modelé savant, tour à tour élégant et serré, toutes les ressources de l'art plastique, aux mains d'an maître, sont ici déployées avec la mesure, l'énergie, le goût qui distinguent le génie.

Le Mausolée de Colhert n'est pas moins heureux. On le voit dans l'église de Saint-Eus- tache. Piganiol ne craint pas d'écrire que ce monument est l'un des plus beaux de France. Et Piganiol a raison. Le ministre est à genoux : ses yeux étaient fixés sur un livre de prières que tenait un ange placé devant lui. Le marteau

^ Voyez dans Pigauiol de la Force, Description de Paris, t. VIII, p. 223-224, les inscriptions qui complé- taient le monument de Mazarin.

110 A^'TOINE GOYZEYOX

révolutionnaire a brisé cette partie du monu- ment. V Abondance et la Religion veillent sur la cendre illustre de l'homme d^Etat.

Le Brun avait tracé le plan et donné les des- sins de ce tombeau, que Goyzevox et Tuby ont sculpté ensemble. La statue de Colbert et celle de Y Abondance sont l'œuvre de Goyzevox \

On n'a pas oublié que Colbert et Le Brun avaient été les protecteurs de l'artiste. Il leur était redevable de ses premiers travaux dans les Bâtiments du Roi, prémices de sa fortune et de sa gloire. Mais Colbert était mort disgracié. Louvois, honoré de la confiance du monarque, combattait l'influence de Le Brun. Les faveurs du ministre étaient pour Mignard. Le crédit du premier peintre diminuait. L'heure était proche où, dépouillé de ses fonctions officielles, s'exilerait de Paris. Au milieu de ce conflit, Coyzevox paraît avoir conquis l'estime de Louvois. Nous avons dit quels travaux impor-

* Coyzevox était depuis longtemps familiarisé avec les traits de Colbert. Mous voyons, en eflet, par les procès-verbaux de l'Académie, que le 24 avril 1677, Tartiste avait sculpté un buste du ministre. Les acadé- miciens le trouvèrent si parfait qu'ils voulurent l'ac- quérir de leurs deniers afin d'en faire hommage à Colbert.

ART DÉCORATIF. MAUSOLEES 111

tants lui étaient demandés au nom du Roi. Mais la peur n'a pas de prise sur une âme élevée. Colbert est mort, Le Brun a tracé pour lui le plan d'un tombeau, Coyzevox, se souvenant qu'il est l'obligé de Colbert, sculpte sans hési- tation ce monument.

Dix ans plus tard, nous le trouverons à Saint- Nicolas du Chardonnet donnant à Le Brun lui- même le suprême témoignage de son attache- ment.

Un jour de l'année 1683, Le Brun avait fait lire à TAcadémie un acte de concession con- sentie par le curé et les marguilliers de Saint- Nicolas du Chardonnet (< d'une chapelle dans Téghse dudit Saint -Nicolas ' ». Cette con- cession n'avait pas été solKcitée par le premier peintre dans un but exclusivement personnel : il souhaitait que la chapelle de saint Charles Borromée devint le lieu de sépulture des aca- démiciens, et le jour il informa ses confrè- res de son projet, il les pria d'accepter pour l'Académie le droit qu'il venait d'acquérir. Son

^ Voir Concession d'une chajjelle dans l'église Saint- Nicolas du Chardonnet, pour servir de sépulture aux membres de V Académie royale de Peinture, Pièces justificatives. Doc. X.

H2 ANTOINE COYZEVOX

offre fut agréée. Il n'a pas dépendu de Le Brun que les dynasties de nos artistes n'eussent au milieu de Paris une sorte de Westminster ou de Saint-Denis.

Ce rêve ne s'est pas réalisé, mais Le Brun et sa femme Suzanne Butay ont été réunis après leur mort sous les dalles de Saint-Nico- las, près du tombeau que le peintre avait fait élever à sa mère par le sculpteur Collignon. Le buste du peintre est placé au pied d'une pyramide. Deux cassolettes sont posées de chaque côté. De petits Génies dont Tattitude et les traits marquent la douleur, tiennent des flambeaux renversés. A la base du monument, la Peinture s'incline attristée ; pendant que la Piété, ûère des vertus et des fondations charita- bles de Le Brun, lève la tête et fixele regard sur le buste dupeintre. Ici encore, Goyzevox sait être original. L'ensemble du tombeau est d'une har- monie remarquable. Les allégories de la Pein- ture et de la Piété sont des figures achevées.

A Saint-Germain-des-Prés, l'artiste sculpte le Tombeau du comte Ferdinand Egon de Furstenherg , neveu du cardinal de ce nom \

^ Piganiol de la Force, Description de Paris, t. VIII, p. 56.

ART DÉCORATIF. MAUSOLÉES {{3

et la statue couchée, en marbre blanc, de Jacques O'Rourske Coitsen, baron de Cour- champs '. Aux Jacobins, il porte la statue de Créqui'] à Saint-Roch, le buste de Le Nostre. Nous ne pouvons suivre le statuaire dans tous les actes de son existence laborieuse. Pour quiconque sait les difficultés et les len- teurs inséparables des travaux de sculpture, l'activité du maître tient du prodige. Il semble que sa main ait eu la promptitude de la pen- sée. A nommer cet entassement d'oeuvres signées par Coyzevox, on serait tenté de croire qu'il n'avait qu'à commander pour que la ma- tière, plus malléable que la glaise, revêtît sans retard la forme qu'il avait rêvée.

' * Musée des Monuments français, par Alexandre Lenoir (Paris, 1806, 6 vol. in-8% t. V, p. 69-70).

' C'est avec intention que, nous appuyant sur le témoignage de Germain Rrice, nous parlons ici de la statue du maréchal de Créqui. (Voyez Description nou- velle de la ville de Paris, édition de 1706, t. I, p. 160). De cette statue, il ne restait qu'un buste avec deux bras, en 1806. (Voyez Musée des Mojiuments français, t. V, p. 121). Aujourd'hui les bras ont disparu ; le buste est à l'église Saint-Roch à Paris. (Voyez Inventaire général des œuvres d'art appartenant à la ville de Paris. Edifices religieux, t. I, p. lOi).

8

!i4 ANTOINE GOYZEVOX

On ne sera pas surpris, après ce que nous venons de raconter, que Louis XIV et Louvois- aient tenu Coyzevox en haute estime. Elevé depuis de longues années déjà au rang des (( officiers qui ont gages pour servir dans les maisons royales » il reçoit à ce titre, nous l'avons vu, deux cents livres par an, et à plu- sieurs reprises ses honoraires sont doublés*.

Au premier janvier 1G94, il fut désigné en même temps que Leclerc, Tuby et Verdier, pour (( conduire l'Académie des Gobelins, po- ser le modèle et instruire les estudians ' ».

Le maître, malgré ces travaux considéra- bles, ne cessait pas d'honorer l'Académie de

Nous croyons intéressant de donner ici le relevé des sommes perçues par Coyzevox comme officier de la Couronne de ^687 à J702. Ces chiffres ont été puisés dans les Comptes des Bâtiments du Roi et sont abso- lument inédits. Année 1687; 400 liv. (Reg. 0', 2159 2,164) 1688 ; 200 liv. rO» 2167) 1689; 200 1.(0' 2170) 1690 ; 200 1. (0^ 2172) 1691 ; 200 1. (G* 2173) 1692 ; 2001. (0' 2176) 1693; 2001. (0* 2178) 1694; 200 1. (0» 2180) 1696; 400 1. (0^ 2182, 2184) 1698 ; 200 1. (0^ 2186) 1699; 400 1. (0' 2188,2190)1700; 2001.(0' 2192) 1702; 400 l.(0« 2194.2196).

- Cette fonction nous a été révélée par les Comptes des Bâtiments duBoi, Reg. G' 2181, folio 123, verso. Coy- zevox recul pour le premier semestre i69i la somme de. cent cinquante livres.

ART DECORATIF. MAUSOLEES. Ha

peinture de sa présence. Nicolas Goustou, son neveu, que Louvois lui avait donné pour colla- borateur, fut reçu académicien le 29 août 1693. Le récipiendaire prêta sernient entre les naains de Goypel, recteur en exercice, mais Goyze- vox, adjoint à recteur, assista Goypel en cette circonstance. L'année suivante, il reçu le titre de recteur \

Ses confrères le chargent avec Poerson de porter leurs compliments de condoléance au sculpteur Girardon à l'occasion de la mort de Gatherine Duchemin, sa femme, peintre de fleurs et académicienne 2. Enfin TAcadémie impose au peintre Vivien, pour morceau de ré- ception, les portraits au pastel de Goyzevox et de Girardon ^ ; à Jacques Papelard, ceux de Goyzevox et de Bon Boulogne % pendant que

* Voyez Procès-verbaux de V Académie de pein- ture, séances des 25 septembre, 30 octobre et 29 dé- cembre 1694. Cette charge lui est de nouveau confiée à maintes reprises de 1696 à 1702.

- Voyez Procès-verbaux de l'AcadémiCf séance du 27 septembre 1698.

^ Procès-verbaux de L'Académie^ séance du o juil- let 1698.

^ Procès-verbaux de l'Académie, séance du 30 juil- let 170L

116 ANTOINE COYZEVOX

François Joiivenet est élu sur « le talent des portraits » du maître et de Houasse qu'il pré- sente à la Compagnie le 25 juin 1701. ^

Le statuaire avait pris part au Salon de 1699. Le buste en bronze de Louis X/F, ceux de Marie-Thérèse, du Grrand DoAiphm, et un Portrait de femme avaient rappelé son nom aux visiteurs de la seconde exposition fran- çaise, ouverte dans la grande Galerie du Lou- vre, du 2 au 22 septembre.

Il y avait alors un peu plus d'une année que Coyzevox, quittant la colonie des Gobelins, avait obtenu un logement au Louvre. Le bre- vet qui lui accorde cette faveur est daté de Versailles le 27 avril 1698 ^ Les Illustres, c'est ainsi que Germain Brice désigne les ar- tistes « logés sous la grande Gallerie » les Illustres qui avaient précédé Coyzevox dans son logement étaient : Bourgeois, Lherminot et Baudet ^

^ Voyez dans les Proces-verbaux de l'Académie y oelui de cette séance, h laquelle assiste Coyzevox.

- Vo3^ez Brevet de Logement sous la grande Galerie du Louvre accordé à Antoine Coyzevox. Pièces justificatives. Doc. XI.

' Bourgeois avait pris possession de ce logement

ART DECORATIF. MAUSOLEES. 117

Le maître ne dut pas se séparer sans regret des Gobelins. A la vérité, Le Brun, qui Ty avait appelé vingt ans auparavant, était mort, et plusieurs des amis de Coyzevox avaient suivi le peintre dans la tombe, mais notre ar- tiste pouvait-il oublier que ses plus belles an- nées s'étaient écoulées aux Gobelins ? Naguère encore trois enfants étaient nés à son foyer,. Jean-Antoine », Martial - et Antoine-Jules ^ Celui-ci mourut âgé de quelques mois. On se sou- vient que Claude-Suzanne, l'aînée des enfants de Coyzevox était également morte très-jeune. En prenant possession de son logement au Louvre, l'artiste était entouré de dix enfants.

Quant à la nièce du statuaire, Léonore Goustou, que le maître avait prise dans sa mai- son, il l'avait mariée avec un artiste de la co- lonie des Gobelins, François-Alexis Francin, sculpteur du Roi. Cette union datait du 12 jan-

eu 1608, Lherminot en 1663, Etienne Baudet en 1694. (Voyez Nouvelles archives de Vart français, année 1873, p. 127).

' le 24 mars 1693.

- le H novembre 1694.

' en 1695, mort le 9 mars 1696. C'est donc à tort que Jal lui accorde deux ans de vie. II vécut moins d'un an. (Vo3'ez Dictionnaire critique, p. 451).

il8 ANTOINE GOYZEVOX

vier 1693 \ A peine marié, Francin, emme- nant sa jeune femme, alla s'établir à Stras- bourg. Pendant ce temps, Nicolas Coustou obtint de rejoindre Goyzevox aux galeries du Louvre -^ et, peu après, la femme de Francin revint à Paris avec trois enfants. Son mari, retenu peut-être par son travail, continuant de vivre à Strasbourg, elle alla demeurer chez Coustou ^

Ainsi, les proches de Goyzevox ne cessaient de graviter autour de lui. L'homme serviable et recherché des siens n'est-il pas trahi par cette assiduité qui l'honore ?

^ Voyez Acte de mariage de Léonore Coustou, nièce de Coyzevox avec François-Alexis Francin. Pièces jus- tificatives. Doc. XIII.

- Nicolas Coustou vint demeurer au Louvre le \ k juin 1703.

^ .Nous avons la preuve du séjour prolongé de Francin à Strasbourg par l'acte de décès de sa fille -Marguerite. Cette enfant étant morte à Paris le 23 sep- tembre 1710, elle fut inscrite sur son acte d'inhumation « fille du sieur François Francin, sculpteur à Stras- hourc (sic). (Voyez Jal, Dictionnaire critique, p. 609).

FIGURES EQUESTRES

1702-1712

SOMMAIRE

Le monument de Louis XIV commandé par les Etats de Bretagne.

Son histoire. Une lettre de Coyzevox. Description du monument. Coyzevox. animalier. Les Chevaux ailés de Marly.

Le marbre sous le ciseau de Coyzevox. Mot de Mariette. « Ces deux, groupes ont esté faits en deux ans. » Témoignage de Fermelhuis sur le soin qu'apportait Coyzevox dans l'étude du cheval,' •< Il était docile avec beaucoup de lumières. » Coyzevox élu directeur de l'Académie. La légende d'Hercule. Les mor- ceaux de réception de Nicolas Bertin, Sarrabat, Jacques Gazes, De Fer. Le portrait de Lerambert. Pierre Drevet et Jean Au- dran, agréés par l'Académie. Guillaume Coustou, neveu de Coyzevox, reçu académicien sous son directorat, Le salon de 1704. Le portrait de Coyzevox par Rigaud. Comment fut exécuté par le maîtae le buste de Marie Serre, mère de Rigaud. Description de cet ouvrage. Buste du Duc d'Aiitin. Coyzevox frappé d'apoplexie. Il se rétablit. Il sculpte, pour l'abbaye de Royaumout, le Tombeau de Henri de Lorraine, comte d'Harcoart. Monument de Nicolas de Bautru, marquis de Vauhrun pour la chapelle de Serrant. Monument de Mansart à Paris.— Coyzevox à Marly. La Seine et la Marne Hamadryadc et enfant Flore et l'Amour. Berger jouant de la flûte. Louis XIV dans l'atelier du maître. Charle.s, Pierre et Jean Coyzevox. L'artiste sculpte le Rhône pour les jardins de Saint-Cloud. La statue delà Duchesse de £ourgoyiie, commandée par le Duc d'Antin.

Si l'existence de Coyzevox est remplie par un labeur sans trêve qui semble dépasser par-

120 ANTOINE GOYZEYOX

fois les forces de Thomme, du moins Tartiste nous est-il apparu depuis trente années, com- blé de travaux et d'honneurs. Ses succès se renouvellent à chaque œuvre qu'il achève. Il est le sculpteur de la Cour. La politique ne l'a pas atteint. Louvois, Yillacerf et Mansart ont pour lui les mêmes attentions que Colbert. II est vrai, nous n'avons rien dit encore de la statue triomphale de Louis XIV ordonnée à Goyzevox en 1685 par les États de Bretagne, et qui ne devait être inaugurée à Rennes qu'en 1726, c'est-à-dire six ans après la mort du statuaire. Pendant trente-cinq années, ce mo- nument fut pour l'artiste une source d'ennuis et de déceptions.

Essayons de raconter cette histoire.

Les États de Bretagne étant assemblés à Dinan, Sébastien de Guémadeuc, évêque de Saint-Malo, proposa le 6 août 1685 que la sta- tue du Roi fut érigée dans l'une des princi- pales villes de la province. Le duc de la Tré- moille appuya cette motion que les Etats ac- cueillirent avec empressement. Aussitôt, Louis XIV fut instruit du projet par une lettre du duc de Ghaulnes, gouverneur de Bretagne. Le duc priait le Roi do désigner la ville devait

FIGURES EQUESTRES 121

être placé le monument. Le Roi fit choix de la ville de Nantes, « tant à cause du pont la statue pourra être mise avec décence, qu'à cause de l'abord considérable de toutes les nations tant par terre que par eau. » Ce sont les termes de la lettre royale datée de Ver- sailles le 15 août '.

Un marché est passé devant maître Savalete, notaire à Paris, le 9 juin suivant'* entre les députez des États de la cour et le sieur de Goyzevox. » Le prix du travail est fixé à qua- tre-vingt dix milles livres -.

Quatre ans après, la statue équestre et les bas-reliefs sont terminés. Le sculpteur espère se séparer de son œuvre. Mais le piédestal n'est pas construit.

Deux années s'écoulent avant que le « devis des ouvrages de marbre et de bronze » néces- saires à la décoration du piédestal soit dres- sé \ Pendant ce temps, le monument de-

' Voyez la lettre du Roi au tome V, p. 316 de la Commune et la Milice de Nantes, par Camille Melli- nel (18-tl,in-8''j.

* Voyez la décision prise par les États le 22 octobre 1687. Archives de l'art français, t. V, p. 227-228.

^ Cette pièce porte les dates des 21 et 23 mai 1692. Archives de l'art français, t. V^ p.230-?.il.

122 ANTOINE GOYZEVOX

meure à Paris renfermé dans quelque atelier, sous la garde de son auteur. Un jour, les États passent un marché avec le sieur Reuzé, voitu- rier d'Orléans, pour le transport du bronze. Ce doit être l'indice d'une solution prochaine. Vain espoir. Les États ne donnent pas suite à leurs conventions, et le 31 octobre 1695, ap- pelés à statuer sur les » mémoires et préten- tions du sieur Gos vaux, sculpteur, et du nommé Reuzé, voiturier d'Orléans, » ils décident « que ledit Gosvaux sera payé, tant pour le passé que pour l'advenir, à raison de trois cents livres par an, pour dédommagement du lieu il faict garder la statue équestre du R.oy. » Quant à Reuzé, son marché est rompu moyennant un dédit de mille livres payées comptant '.

Il faut attendre ensuite dix-huit ans, pendant lesquels Coyzevox ne put rester silencieux. Déjà, en 1709, fort de l'appui du Roi, il récla- mait aux États le paiement d'une dette qu'on avait trop tardé à lui solder'. Mais c'est seu-

' Voyez Archives de l'art français^ t. V, p. 230- 241.

- Extrait des procès-verbaux des Délibérations des Etats.

FIGURES ÉQUESTRES 12?

lement en 1713 que les pourparlers furent re- pris, touchant le transport de l'ouvrage. Un mémoire du statuaire, adressé à M. de Valin- cour, donne un aperçu des dépenses que né- cessitera cette opération. La même pièce nous apprend en outre que le monument doit être érigé, non plus à Nantes, mais à Rennes '. L'artiste aj-ant demandé que Ton préparât le massif de maçonnerie sur lequel sera posée la statue, le départ de Pœuvre fut de nouveau retardé.

Enfin, en 1715, quelques semaines avant la mort de Louis XIV, son image triomphale prit le chemin de la Bretagne. Un nouveau docu- ment nous informe que le sculpteur dut « faire faire des ouvertures tant dans le mur de son attelier que sur la couverture et charpente qui est sur led. ouvrage » pour sortir son bronze colossal *. Il parvint à Nantes, par la Loire,

^ A7'chives de l'Art français, t. v. p. 244.

- Voyez, mémoire pour Antoine Coyzevox présenté à nosseigneurs les députez des Etats de Bretagne. Archives de Vart français, t. V, p. 247. Les dimensions de la statue, assise sur le cheval, mesurée depuis les pieds jusqu'à la sommité de la tête étaient de onze pieds; celles du cheval depuis les pieds jusqu'au gar- rot, de neuf pieds environ. Le piédestal avait douze

1!

124 ANTOINE COYZEVOX

le 26 octobre^ . On rendit compte à Goyzevox de rétat dans lequel avaient été trouvées les diverses parties dumonument. Goyzevox répon- dit le 26 décembre par la lettre suivante que nous publions en entier. L'extrême rareté des autographes du maître, à défaut des renseigne- ments précis que contient cette pièce, suffirait à marquer sa place dans notre écrit. Datée de Paris, la lettre du statuaire fut sans doute adressée au procureur-général, syndic des États. En voici le texte :

« Monsieur, u J'ay fait faire le débarquement de la statue équestre du roy et de tout ce qui en dépend sur le quayde la Bource à Nantes, comme j'y estois obligé. L'ouvrage a esté conservé et livré sain et entier, et en bon estât, malgré les risques de l'embarquement et débarquement,

pieds de longueur, sept de largeur, dix de hauteur. Il était revêtu de deux bas-reliefs enbron/e de sept pieds de longueur* sur quatre pieds quatre pouces de hau- teur. Voyez Mémoires historiques relatifs à la fonte et ('i l'élévation de la statue équestre de Henri IV, par Gh. J. Lalohe (Paris, lRi9, in-8°, p. 2o9-260).

' Voyez Etat des marbres et bronzes qui composent la figure équestre du Roy, lo)'s de C embarquement. Pièces justilicative s. Doc. XIV.

FIGURES EQUESTRES 125

comme il paroist par le certificat que M. de Laurencin en a donné et dont je vous envoyé cy joint une copie. Cependant monsieur de Montaran m'a fait l'honneur de m'écrire qu'il ne pouvoit pas me payer les mille livres, qui me sont deus de reste sur ce marché, sans un ordre de nosseigneurs les Estats de Bretagne, et la raison qu'il m'en donne est fondée sur ce que monsieur de Laurencin dans le certificat qu'il m'a donné a marqué qu'il y avait dix petites écornures dans le marbre blanc et qu'il marque même estre de peu de conséquence ; j'ay recours à vous, monsieur, pour vous prier de vouloir bien présenter à nosseigneurs les Estats de Bretagne la requeste cy jointe par laquelle je leur demande qu'ils ayent la bonté d'ordonner que je sois payé des mille livres qui me sont deus. J'espère, monsieur, que vous voudrés bien me rendre ce service ; quand aux écornures dont M. de Laurencin parle dans ce certificats, ce ne sont que des égrenures de peu de conséquence, comme M. de Laurencin le marque luy même, et je puis vous assurer que, lorsque l'ouvrage sera mis en place, ces égrenures se trouveront en dedans du massif ou en des endroits elles ne paroistront

126 ANTOINE COYZEVOX

jamais, et d'ailleurs c'est si peu de chose que elles ne vont pas chacune à une ligne au plus. C'est étonnant même, monsieur, que depuis près de vingt cinq ans que j'ay esté chargé du soin de conserver cet ouvrage, et de le transporter à Nantes, qu'il y soit arrivé en aussi bon estât. Ainsy, monsieur, j'espère que nosseigneurs les Estats me rendront jus- tice si vous voulés bien leur représenter et appuyer mes raisons ; c'est une obligation nouvelle que je vous auray.

(( Je suis avec un profond respect, monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

COYZEVOX. »

'( Je vous prie, monsieur, d'avoir la bonté de me faire un mot de réponse. Mon adresse est rue du Chantre, près le Louvre.

« Pour exécuter vos ordres j'ay fait partir mes gens dans le temps que vous me le mar- quattes, et ils ont esté deux mois à Nantes trop tost, ce qui m'a cousté beaucoup. Si vous aviés la bonté de le représenter à nosseigneurs les Estatsjedevrois avoir quelque récompense pour m'en dédommager. »

Coyzevox avait soixante-quinze ans quand il

FIGURES EQUESTRES 127

écrivit cette lettre. On ne paraît pas avoir pris garde à son grand âge pour hâter la pose de la statue et l'en faire responsable. Ce n'est que le 6 octobre 1720, cinq jours avant la mort du statuaire, que Mellier, maire de Nantes, provo- que une délibération tendant à ériger à Nantes la « statue équestre du feu roy de très-glo- rieuse mémoire » afin « qu'un monument aussi précieux ne reste pas davantage enseveli sous l'hangard il a été déposé sur le port au vin de cette ville ' ». Démarches tardives et inu- tiles. Saint-Malo aélevéles mêmes prétentions que Nantes. Rennes ne veut pas se dessaisir de son droit sur l'œuvre de Goyzevox. Un incendie dévaste la ville de Rennes en 1721. On relève la cité sur un plan nouveau ; la place du Palais paraît digne de la statue de Louis XIV. On la fait sortir de son « hangar » en février 1726 et on l'érigé le 6 juillet '.

En costume romain, la poitrine couverte d'une cuirasse richement ornée, le bâton de commandement dans une main, Louis XIV à

' Extrait des registres du greffe de l'Hôtel de Ville de Nantes.

^ Archives de Vart français, t. V_, p. 256-260 pas- si7n.

128 ANTOINE GOYZEVOX

cheval tourne le regard vers sa droite. Une abondante perruque couvre la tête et tombe sur le manteau du triomphateur. Ce détail, dont Coyzevox ne pouvait s'affranchir, n'est pas heureux. La perruque bouclée est en dé- saccord avec l'armure ; elle est sans rapport avec le nu des bras et des jambes. La perru- que est un accessoire qui ne choque pas avec le tricorne orné de plumes et Thabit de velours ou de satin. Rapprochée du costume sévère des anciens capitaines, si tempérée que soit la sévérité d'un tel costume, le nombre et la ri- chesse des ornements, la perruque déplaît. Mais n'oubhons pas que la statue de Louis XIV, héroïque dans la pensée de ceux qui l'ordon- nent, est l'image d'un prince vivant, le plus connu de l'Europe. A ce titre, le caractère iconique s'impose au statuaire. C'est un por- trait grandiose, idéalisé, resplendissant, qu'il doit modeler, mais c'est avant tout un portrait. Cette condition posée, Coyzevox a traité la tête de son modèle avec le talent de portraitiste dont il avait donné tant de preuves éclatantes. Le visage tel que le représente Thomassin, qui a gravé l'œuvre du sculpteur est d'une vérité remarquable. Quant à la cuirasse, au

FIGURES EQUESTRES \29

manteau, à la selle du cheval, ornée de houp- pes et de glands entre lesquels alternent le masque du soleil et la fleur de lys, l'artiste s'est joué de la glaise et du bronze en reproduisant ces objets. Pas plus que la perruque adroite- ment fouillée ne pesait sur la tête du monarque, le manteau n'alourdit les épaules. Il flotte avec la légèreté de l'étoff'e derrière le cavalier, mais Coyzevox a pris soin d'en contenir les plis afin que leur développement fût sans préjudice pour le cheval. Avec une entente moins ha- bile de la composition, Tartiste eût laissé le manteau tomber comme une sorte de housse sur la croupe de l'animal. Au contraire, la croupe est entièrement découverte ; de même, la selle courte et étroite laisse visible le flanc de la bête. Dans cette partie du travail, Coyze- vox a droit aux plus grands éloges. La force et la souplesse distinguent le cheval sorti de ses mains. L'allure est puissante et apaisée. La courbe du garrot, la saillie de l'os frontal, la mobilité des narines, les veines légèrement gonflées de Tavant-bras, du ventre et des cuis- ses, les lignes onduleuses et fermes qui de l'oreille se déroulent jusqu'à la croupe, les crins abondants et soyeux révèlent chez l'ar- tiste un animalier de premier ordre. 9

130 ANTOINE COYZEVOX

Deux bas-reliefs complétaient le monument. Dans le premier, placé sur la face latérale droite du piédestal, le sculpteur a représenté la France assise sur le char de Neptime, traîné par des Tritons et parcourant les mers. Un tri- dent lui tient lieu de sceptre, et des Génies, les ailes déployées, s'apprêtent à poser des cou- ronnes sur sa tête. Le second bas-relief, c'est Coyzevox lui-même qui l'a dit, représente « le Roy, assis sur son trône dans la galerie de Versailles, il reçoit les Siamois, Indiens et Chinois, lesquels sont tous envoyez par les costes de Bretagne \ » C'est le 1" septem- bre 1686 que l'ambassade de Siam fut reçue par Louis XIV. a Les portraits ressemblants de tous les seigneurs de la cour et des ministres qui accompagnaient le Roy, écrit Fermelhuis, témoignent combien cette audience dut parai-

* Ai'chives de V art français, t. V, p. 234.— Passeron pai'ait ne pas s'être douté que Coyzevox a représenté dans ce bas-relief l'audience du roi de Siam. (Voyez p. 126 de la Revue du Lyonnais de {^"io, Notice sur An- toine Coyzevox). L'auteur du livret du Musée de Rennes omet également cet important détail dans la désigna- tion du bronze conservé au Musée. (Voyez Catalogue du Musée de laville de Rennes Rennes, 1 871 , in-12. p. o7).

FIGURES ÉQUESTRES 131

tre auguste à tous ces étrangers dont les rois ne se communiquent pas même à leurs sujets, et celuy du sculpteur est une preuve que par sa présence il eut occasion de remarquer toutes les circonstances de cette célèbre assemblée, parmi lesquelles on en peut observer une sin- gulière : c'est la représentation d'un tableau qui était dans la salle, l'on voit le Mariage de Louis XIÏ avec Anne de Bretagne, qui fit passer cette province sous la domination de la France *. »

Fermelhuis omet de dire que la scène mo- delée par l'artiste comporte, indépendamment de l'ambassade siamoise, les députés de la Bre- tagne présentant à Louis XIV le projet de statue équestre dont Mansart et Goyzevox dé- roulent le plan sous ses yeux '.

Ces bas-reliefs encastrés dans le piédestal de la statue ont survécu à la destruction du monument. On les voit aujourd'hui au Musée de Rennes. Leur exécution brillante, le choix et le fini des détails sont appréciés de tous les critiques.

' Eloge, p. 14.

2 Voyez Méinoires historiques relatifs à la statue de Henri /F, par Gh. J. Lafolie, p. 260.

l^i ANTOINE COYZEVOX

Est-il besoin de rappeler que le bronze de la place du Palais subit en 1792 le sort de toutes les statues royales ? La figure de Louis XIV, enlevée la première, fut reléguée dans l'église de Saint- Germain de Rennes '. Le cheval, dont la valeur plastique avait peut-être frappé quelques esprits, fut conservé sur son pié- destal comme un symbole de liberté. Mais de jeunes Lorientais, revenant de la fête de la Fédération, ameutèrent la populace contre ce débris de monument. Peu après, une pétition populaire demandait que le bronze de Coyze- vox disparût et fût converti en canons. A l'ar- rivée de Carrier dans la ville de Rennes, le cheval et la statue furent brisés *.

Le sculpteur s'était manifesté comme ani- malier dans une autre occasion. On connaît le Mercure et la Renommée montés sur des che-

* Le monument n'avait pas été fondu d'un seul jet, comme l'ont avancé certains historiens. Nous en avons !a preuve dans « l'état des marbres et bronzes qui com- posent la figure équestre du Roy » cité plus haut. Trois bateaux avaient servi au transport de Paris à Nantes : la statue de Louis XIV était dans l'un et le cheval dans un autre.

^ Voyez Mémoires histo7iques relatifs à la statue de Henri IV ^dx Ch. J. Lafolie, p. 260.

FIGURES EQUESTRES 13^

vaux ailés. Ces deux œuvres décorent rentrée du jardin des Tuileries sur la place de la Con- corde.

Assise sur un cheval emporté, la Renommée a les jambes repliées sur le flanc gauche de sa monture. Sa tête est laurée. Une branche de laurier dans la main gauche, elle tient de l'autre la trompette des batailles, dont elle sonne en se retournant comme le ferait un hérault d'ar- mes pour entraîner au combat. Une tunique légère couvre la déesse. La poitrine et les jambes en partie découvertes donnent à cette messagère alerte la légèreté des amazones antiques. Une chaîne disposée comme un bau- drier fixe une draperie flottante sur Tépaule droite. Un tronc de palmier entouré d'armes sert de support au cheval.

Monté sur Pégase, Mercure, nu, les pieds chaussés detalonnières, a dans une main la bride de l'animal. Sur son petase ailé sont sculptés un béher et une étoile. Une écharpe retenue sur l'épaule flotte derrière le dieu qui, le bras levé, tient au-dessus de la tête de son cheval un caducée, symbole rassurant de la prospérité publique. Des outils et des armes- finement travaillés, emblèmes de l'industrie

134 ANTOINE COYZEVOX

nationale, disposés en trophée autour d'un tronc d'arbre, servent de point d'appui.

La paix et la guerre, également glorieuses sous le règne de Louis XIV, sont rappelées avec art dans l'un et l'autre de ces groupes. L'allure des deux chevaux est la même, mais celui de la Renommée n'a pas de rênes, il vole en liberté : ainsi Coyzevox a-t-il adroitement figuré les hasards de la guerre. Pégase, au contraire, est dompté ; Mercure le maintient et le guide. La paix, le travail, la richesse redou- tent les surprises '.

Dire le mouvement, la vie, le naturel, le style de ces deux groupes est une tâche su- perflue. Le maître, en les sculptant, s'est joué de la matière. La hardiesse des lignes, l'élan des personnages enlèvent toute pesanteur au marbre. Les coursiers fantastiques que mon- tent la Renommée et Mercure ont à peine dé- ployé leurs ailes, et cependant ils paraissent impondérables. Ce sont des êtres aériens. S'ils ont posé le pied sur notre sol, ils n'ont voulu sans doute que donner aux hommes la vision tangible et momentanée de leur vol divin.

^ Ce groupe, reproduit en bronze, est conservé à la Grune Gewolbe à Dresde.

FIGURES KQUESTRES 135

« Chacun de ces groupes est d'un seul bloc de marbre de douze pieds de haut, sans qu'on ait été obligé d'y rien ajouter, non pas même pour la trompette de la Renommée qui a été épargnée avec une attention infinie '. » C'est Piganiol qui donne ce détail. De son côté, Mariette est tout à l'éloge : « C'est un miracle pour le travail du marbre, dit-il. C'était la par- tie de Coyzevox ^ »

Exécutés pour les jardins de Marly, ces groupes furent placés à l'extrémité des Nap- pes. La pose de la Renommée eut lieu en pré- sence du Roi le 2 août 1702, et six jours après, le monarque présidait à la pose du Mer- cure ^. Le 7 janvier 1719, ils furent trans- portés à Paris \

Les Comptes des Bâtiments nous révèlent que Coyzevox reçut pour ces ouvrages 38,450

* Piganiol de la Force, Description de Pa7ns, t. II, p. 383.

- Abecedario de P. J. Mariette publié par MM. de Chennevières et A. de MoQtaiglon (Paris, Damoulin 4862, 6 vol. in-8) t. II, p. 37.

■^ L. Dussieux, Le château de Versailles^ t. II, p. 38o.

* Piganiol de la Force, Description de PaHs, t. Il, p. 383.

136 ANTOINE COYZEVOX

livres '. Lui-même a pris soin de nous ap- prendre combien de temps il mit à son travail. Sur la plinthe du Mercure, près du millésime 1702 est gravé : (< Ces deux groupes ont esté faits en deux ans ».

Cette inscription n'a pas, comme on pour- rait le penser, le caractère d'un défi. Si nous en croyons certains mots de Fermelhuis, il ne faudrait voir dans cette phrase qu'une sorte d'excuse. « Soit que Timagination de Coyzevox, écrit son biographe, fatiguée par l'assiduité d'un travail si rapide n'y vit plus les beautés qu'on y découvre au premier coup d'œil, soit qu'il craignît de n'avoir pas eu assez de loisir pour étudier un si grand ouvrage, il ne fut point content jusqu'à ce qu'il eût donné de

' Voici le décompte de cette somme, tel que nous le relevons sur les Compter des Bâtiments. Registre 0', 2193, le 30 janvier 1701 ; 1000 1. ; le 7 mars : 1500 1. ; du 24 avril au 27 novembre : quinze paiements de 750 1. chacun, soit 11250 1. Registre 0', 2195, dd 11 décembre 1701 au 26 mars 1702, six paiements de 7501. chacun, soit 4500 1. ; du 19 avril au 17 décembre 1702, treize paiements, savoir huit de 1050 1., trois de 10001., deux de 500 l, soit 12400 1. Registre 0', 2201, du 18 janvier au 21 septembre 1703, quatre paiements, savoir: deux de 3000 1 , un de 1000 l., un de 800 1., soit 7800 livres.

FIGURES EQUESTRES 137

nouveaux soins à composer les quatre grou- pes posés aux deux bouts de la Rivière de Marly ' )> .

Cette conscience de l'artiste ne nous étonne pas. Coyzevox avait soixante-deux ans quand il exécuta ces deux ouvrages. Mansart le pres- sait. Chaque semaine, Louis XIV venait à Marly et ordonnait quelque embellissement. Il fallait se hâter. Un monde d'artistes exécutait les or- dres de Mansart. Coyzevox dut souffrir de tant d'impatience. L'art vit de recueillement. Quoi- qu'il en soit, la main du statuaire a secondé sa pensée. Ses groupes improvisés ont le style, l'aspect, la valeur des œuvres lentement mûries.

Au surplus, c'est de longue date que le maî- tre s'était rendu familières les proportions du cheval. L'application qu'il avait mise à étudier cet animal impétueux et fier plaçait notre ar- tiste au premier rang lorsqu'il s'agissait de statues équestres. Le seul témoin de sa vie que nous puissions interroger est explicite sur ce point. Parlant du monument de Rennes,. « On reconnaîtra, dit-il, les soins assidus qu'il

' Eloge, p, 4.

138 ANTOINE GOYZEVOX

prenait pour découvrir les beautez de la nature dans les prodigieuses études qu'il lit pour la figure en bronze du roy Louis XIV qui lui fut ordonnée en 1686 par les États de Bretagne. Il eut attention non-seulement de se faire ame- ner seize ou dix-sept des plus beaux chevaux des écuries du roy pour réunir dans le sien les beautés qui se trouvaient dispersées entre eux; mais plusieurs des plus habiles écuyers m'ont rendu témoignage qu'il les avoit consul- tés maintes fois pour profiter de leurs avis, tant sur les plus beaux mouvements des che- vaux que sur les attitudes les plus nobles de ceux qui les montent, car il étoit docile avec beaucoup de lumières. Il poussa encore plus loin cette étude par la dissection de plusieurs parties de chevaux pour y développer les res- sorts des os et des muscles, afin de ne rien produire qui ne fut fondé sur des principes certains *. »

Ces grandes recherches dans le domaine de la nature, Goyzevox a su les apphquer en hom- me supérieur. Un statuaire de notre temps a dit d'un de ses devanciers : « Rude a aimé la

* Fermelhuis, Eloge, p. 12-13.

FIGURES EQUESTRES 139

nature autant qu'on puisse Taimer et il l'a

connue en savant et en artiste il voyait

plusieurs choses dans son modèle : le modèle lui-même, son sujet et son art' ». Nous ne pourrions mieux dire de Coyzevox : le modèle est pour lui l'alphabet dont il épèle chaque lettre ; son sujet empHt sa pensée et l'enivre ; son art est la règle dans laquelle il se meut avec la discipline et le goût qui sont la lumière du génie.

Quelques jours avant la pose de la Renom- mée dans les jardins de Marly, l'Académie, en sa séance du 24 juillet 1702, avait élu Goj'ze- vox Directeur, à la place de Charles de La Fosse ^ Le maître remplit cette charge jus- qu'au 30 juin 1705, Jean Jouvenet lui suc- céda \ Durant cette période, il prit part à tous les actes de l'Académie.

* Le Salon de 1881, par M. Eugène Guillaume, membre de l'Institut, Revue des Deux Mondes^ livrai- son du 1er juin 1881, p. 677.

- « Il fut eslu )' dit le procès-verbal « à la pluralité des voix ».

^ Voyez les registres inédits des Procèe-Yerbaux de VAcadéinie de Peinture conservés à l'Ecole des Beaux-Arts, la publication de ces précieux manuscrits étant actuellement arrêtée à l'année I70i. La charge

140 ANTOINE COYZEVOX

L'une de ses prérogatives étant d'indiquer aux candidats le sujet de leur morceau de ré- ception, il emprunta de préférence ses ta- bleaux à la légende d'Hercule, comme si l'ex- pression de la force lui eût semblé une sauve- garde pour notre école.

Avait-il le pressentiment du siècle de Wat- teau?

A Nicolas Bertin, il demande un Prométhée délivré par Hercule \ à Sarrabat, Hercule délivrant siojie'*- , à Jacques Cazes, Z^ Cora- bat d'Hercule et d'Achéloils \ au sculpteur De Fer, Hercide e?ichamant Cerbère *. Il dictera de même la composition que doivent exécuter Van Schuppen ", Pierre Saint- Yves s Du Lin ', Gaspard Du Change ». Il

de Directeur avait

été continuée à Coyzevox le 14 juil-

let 1704.

* Voyez séances

du 30 décembre 1702 et du 28

avril 1703.

2 id.

30 décembre 1702 et 31 mars 1703.

3 id.

30 décembre 1702 et 28 juillet 1703.

* id.

5 mai 1703.

= id.

26 janvier 1704.

6 id.

30 août 1704.

T id.

27 septembre 1704.

« id.

même date^

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FIGURES EQUESTRES 141

çoit le serment de Poirier \ Jean-Louis emoyne , son élève " , Henri Favannes * , tienne Regnault \ et Antoine Monnoyer ••. icolas Belle s'étant présenté pour être reçu 3adémicien sur les portraits de Mazeline et e De Troy, l'Académie par une attention qui e dut pas échapper à Goyzevox, demande à elle de peindre le portrait de Lerambert ^

Pierre Brevet et Jean Audran, deux Lyonnais, :>ni agréés par TAcadémie sous le directorat e leur compatriote '. Le morceau de récep- on d'Audran sera le portrait de Goyzevox ». on neveu et son élève Guillaume Goustou, lus jeune de vingt ans que Nicolas Goustou, st reçu académicien sur la présentation d'un Livrage de ronde-bosse représentant ^^rci^Z^ fr le bûcher. Guillaume Goustou prête le ser-

^ Voyez séance du 31 mars 1703. 2 id. 30 juin 1703.

^ id. 23 août 1704.

id. 1" septembre 1704.

id. 25 octobre 1704.

id. 14 août 1703.

id. 28 décembre 1703 et 27 sep-

mbre 1704.

* Il le présenta le 30 juin 1708 et non en 1709 >mme il est dit par erreur dans les Mémoires inédits ?s Académiciens f t. II, p. 183.

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140 ANTOINE GOYZEVOX

L'une de ses prérogatives étant d'indiquej aux candidats le sujet de leur morceau de ception, il emprunta de préférence ses ta bleaux à la légende d'Hercule, comme si l'ex pression de la force lui eût semblé une sauve garde pour notre école.

Avait-il le pressentiment du siècle de Wat teau?

A Nicolas Bertin, il demande un Promêthù délivré par Hercule \ à Sarrabat, Hercvl délivrant sioyie- ^ à Jacques Gazes, /^ Coni bat d'Hercule et d'Achélous \ au sculpten De Fer, Hercule eiKhamant Cerbère *. 1 dictera de même la composition que doiver exécuter Van Schuppen ^ Pierre Sain^ Yves s Du Lin ', Gaspard Du Ghange ^ ]

de Directeur avait

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* Voyez séances

du 30 décembre 1702 et du -2

avril 1703.

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30 décembre 1702 et 31 mars i:

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30 décembre 1702 et 28 juillet 170.

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5 mai 1703.

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30 août 1704.

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FIGURES EQUESTRES 141

reçoit le serment de Poirier ', Jean-Louis Lemoyne , son élève - , Henri Favannes ' , Etienne Regnault \ et Antoine Monnoyer ■>. Nicolas Belle s'étant présenté pour être reçu académicien sur les portraits de Mazeline et de De Troy, l'Académie par une attention qui ne dut pas échapper à Goyzevox, demande à Belle de peindre le portrait de Lerambert ^ Pierre Brevet et Jean Audran, deux Lyonnais, sont agréés par l'Académie sous le directorat de leur compatriote '. Le morceau de récep- tion d'Audran sera le portrait de Goyzevox ». Son neveu et son élève Guillaume Goustou, plus jeune de vingt ans que Nicolas Goustou, est reçu académicien sur la présentation d'un ouvrage de ronde-bosse représentant ^'^rcw/^ sur le bûcher. Guillaume Goustou prête le ser-

^ Voyez séance du 31 mars 1703. id. 30 juin 1703.

3 id. 23 août 1704.

id. !«' septembre 1704.

- id. 25 octobre 1704.

« id. 14 août 1703.

'' id. 28 décembre 1703 et 27 sep-

tembre 1704.

* 11 le présenta le 30 juin 1708 et non en 1709 comme il est dit par erreur dans les Mémoires inédits des Académiciens f t. Il, p. 183.

142 ANTOINE COYZEVOX

ment d'usage entre les mains de Coyzevox k Non content de donner ses soins à FAcadé- mie royale, il fait preuve d'une réelle sollici- tude envers les écoles académiques de la pro- vince. C'est ainsi qu'en deux occasions nous le voyons prendre en mains les intérêts de l'école de Bordeaux -.

Pendant que le maître la présidait, l'Acadé- mie eut à organiser le salon de 1704. Six bustes furent exposés par le Directeur. Ils représen- taient Condé, Turenne, Vauban, Robert de Cotte, le chevalier delà Vallière et madame de la Ravois '\

Nous venons de dire que Jean Audran fut reçu à l'Académie sur la gravure du portrait de Coyzevox. L'original, peint par Rigaud^ date de 1702 K Une étroite amitié unissait les

' Voyez séances des 3 mars 1703 et 2o octobre 170k

- Voyez Coyzevox et i Académie de Bordeaux, Pièces justificatives. Doc. XVI.

^ Voyez Liste des tableaux et des ouvrages de sculpture exposez dans la grande gallerie du Louvre par Messieurs les peiyitres et sculpteurs de V Académie- royale en la présente année 1704 (Paris, 170* in-l-2)p.UL

•^ Ln portrait de Coyzevox, peint par Rigaud, mais qui n'est pas le môme que celui grave par Audran, a figuré à l'Exposition des Portraits nationaux au Tro*

FIGURES EQUESTRES U3

deux artistes. L'historien de Rigaud nous l'ap- prend. Ayant raconté le voyage que fit le peintre en 1695 pour se rendre en Roussillon, le biographe anonyme qui est peut-être Rigaud lui-même, ajoute «qu'une des principales vues de l'artiste dans ce voyage était de peindre et de remporter l'image de sa mère. Son dessein était de faire exécuter ce portrait en marbre ; c'est pourquoi il la peignit en trois différentes vues : l'une de face, l'autre en profil et la troi- sième à trois quarts, afin que M. Goyzevox,son ami, un des plus habiles sculpteurs de France, qui devait faire en marbre ce portrait, eût plus de facilité à le perfectionner '. »

De pareils documents aux mains du maître lui permirent de suppléer à l'étude de la nature. On connaît le buste de Marie Serre, dont la tête est enveloppée d'un mouchoir, à la manière des femmes du peuple. Cette coiffure sévère, sans ornements, ayant l'aspect d'un voile

cadéro en <878. Il provient de la collection de M. Mar- cille père, et appartient à M. Eudoxe Marcille. Voyez notre Notice historique et analytique des Portraits nationaux y 305.

^ Notice sur Hyacinthe Rigaud, Mémoires inédits des Académiciens y t. II, p. 117.

144 ANTOINE GOYZEVOX

répand sur le visage robuste de la mère de Rigaud une teinte de tristesse. Coyzevox a-t-il voulu rapD^ler le veuvage précoce de son modèle? Quoiqu'il en soit, les traits mâles de Marie Serre respirent le calme et la bonté. C'est un portrait vivant et de noble aspect.

L'œuvre est au Louvre ^. Elle porte à sa base l'inscription Marie Serre^ mère de Hya- cinthe Rigaud^ fait par Coyzevox en 1708. Rigaud conserva longtemps ce buste dans son cabinet, et l'offrit ensuite à l'Académie ". Pierre Brevet l'a gravé ^

Peu après avoir sculpté le portrait de Marie Serre, le maître ayant du se rendre avec Jean Jouvenet^ Girardon et De La Fosse près du marquis d'Antin pour le prier d'accepter la protection de l'Académie % la pensée vint à Coyzevox de modeler le portrait du protecteur. Il en informa ses collègues le 4 août 1708, et

' 241 du catalogue des sculptures des temps mo- dernes par M. H. Barbet de Jouy, édition de 1873.

2 Voyez Procès- Ver baux de UAcadémiej séance du 22 août i744 et Archives de l'art français y t. IV, p. 28-29.

^ Mémoires inédits des Académiciens^ t. II, p. 17.

* Voyez Procès-Verbaux de l Académie j séance du 13 juin 1708.

FIGURES EQUESTRES 145

rAcadémie revenant sur sa résolution de con- fier au sieur Charpentier le buste de monsei- gneur d'Antin destiné à « la salle d'assemblée» décida que Goyzevox serait chargé de faire cet ouvrage. L'artiste ne tarda pas à tenir parole. On ignore ce qu'est devenu son marbre ^

Ces légers travaux n'avaient pas détourné le statuaire des oeuvres de longue haleine. Encore qu'une attaque d'apoplexie, que son médecin Fermeilhuis déclare avoir été vio- lente % eût lui commander le repos, il exécute pour l'abbaye de Roj^aumont le tom- beau de Henri deLorrame, corate d' Har courte plus populaire sous le nom de Cadet à la Perle. Le comte, drapé dans son manteau militaire, était représenté mourant entre les bras de la Victoire. Les deux figures, hautes de six pieds, étaient en marbre blanc ; une draperie de même marbre débordait sur le mausolée, toute parsemée de croix de Lorraine, et soute- nue par des Génies et des aigles couronnés. Un bas-relief en bronze, représentant la Prise de Turin^ décorait le soubassement. Ce re-

^ Procès-Verbaux de VAcadcmiey séance des 28 juillet et 4 août 1708. =• Eloge, p. 32.

10

446 ANTOINE GOYZEVOX

marquable ouvrage, aujourd'hui perdu, fut achevé en 1711. Le marché passé par Coyzevox avec Louis de Lorraine, fils du comte d'Har- court, a été retrouvé. II porte la date du 16 no- vembre 1704. Les honoraires de Tartiste chargé de fournir les marbres sont portés sur cette pièce à dix-huit mille livres ^

Un tombeau moins célèbre que possède l'Anjou, est celui de Nicolas de Bautru, mar- quis de Yaubrun, lieutenant-général des ar- mées du Roi, gouverneur de Philippeville et de l'Alsace. Atteint mortellement au terrible combat d'Altenheim, il succomba le jour même à l'âge de quarante-deux ans. En 1705, sa veuve lui fit élever un riche mausolée dans la chapelle de Serrant. Ce fut à Coyzevox qu'elle en voulut confier l'exécution.

Demi-couché sur un faisceau d'armes, tenant encore à la main le bâton de commandement, Yaubrun se sent défaillir. A ses pieds, sa veuve éplorée le contemple. Les genoux de la jeune femme reposent sur un coussin , un voile de deuil couvre sa tête ; sa robe aux larges plis

- Voyez Marché passé entre Antoine Coyzevox et Louis de Lorraine, comte d' H ar court , pour le tombeau, de son père. Pièces justificatives. Doc. XV.

FIGURES EQUESTRES 147

laisse les bras découverts. De la main droite, la marquise de Vaubrun sèche ses larmes. Au- dessus du groupe, la Victoire plane dans les airs, tenant un trophée d'armes et une cou- ronne. Ces figures sont en marbre. Sur le soubassement du mausolée, un bas-rehef en plomb doré rappelle le passage héroïque du pont d'Altenheim par les Français sous la con- duite de De Lorges, vainqueur des Impériaux, trois jours après la mort tragique de Tu- renne '. Ce bas-relief a la vigueur d'un ta- bleau. Les peintres de batailles pourraient y chercher un modèle. Mais l'œuvre exquise

^ M. Célestin Port, dans la notice qu'il consacre à Nicolas de Bautru, marquis de Vaubrun, s'exprime ainsi : « Blessé à mort au combat d'Altenheim^ il garda le commandement de l'armée, décida la victoire et re- Tint mourir en Alsace, le i" août, âgé de 42 ans. [Dictionnaif^e historique de Maine-et-Loire, t. 1" p. 236.) Ce récit manque d'exactitude. C'est bien le l^*^ août que succomba Vaubrun, mais il fut tué en pleine bataille, sur le champ d'Altenheim. On lit en effet dans V Histoire de Turenne par M. L. Armagnac : « Le mar- quis de Vaubrun que sa blessure au pied empochait de se tenir à cheval, se fit attacher sur sa selle, et s'élança à la charge, à la tête de ses escadrons. Il fut tué d'une balle dans la tête. > Voyez Histoire de Henri de la Tour d^ Auvergne, vicomte de Turenne, par L. Aemagnac, Tours, Marne, 1879, gr. in-8, p. 329.

148 ANTOINE COYZEVOX '

dans cet ensemble, c'est la figure douloureuse de Madame de Vaubrun. Son deuil est inter- prété de main de maître : la pose, les drape- ries, l'expression, tout dans cette image parle d'angoisse. Pocquet de Livonnière, un chroni- queur angevin, a eu raison d'écrire : «ce chef- d'œuvre vaut qu'on s'écarte de dix lieues pour le venir voir. ' »

Jules-Hardouin Mansart, architecte et surin- tendant des Bâtiments, avait construit la cha- pelle de Serrant dans laquelle le monument de Goyzevox prit place en 1705. Trois ans après, Mansart mourait à Marly. Son monu- ment sculpté par le maître fut aussitôt érigé dans l'église de Saint-Paul à Paris ^

L'artiste dut revenir souvent àMarly pendant les premières années du dix-huitième siècle. Ce n'est pas sans droit sur le ciseau du maître que Louis XIV l'avait porté en 1703 pour une pension annuelle de quatre mille livres, avec Je titre de sculpteur ordinaire du Roi \ Cette

* Mss. de la Bibliothèque d'Angers, 1168.

- Piganiol de la Force, Description de Paris, t. IV, p. 170-I7i.

^ Ud relevé minutieux des Comptes des Bâtiments du Roi nous permet d'inscrire sous le nom de Coyze-

FIGURES EQUESTRES 149

somme restait distincte des gages affectés aux officiers en charge dans les maisons roya- les *. Elle ne se confondait pas davantage avec les honoraires attachés à la direction de l'Académie des Gobelins ^

Nous avons vu Coyzevox sévère à lui-même lorsqu'il exécuta le Mercure et la Renommée, se promettre de parachever lentement les groupes destinés à la Rivière de Marly. Le Neptune irrité, le Triojnphe cC Amjohitynte , la Seine et la Marne, \e\^ furent les sujets que, traita l'artiste. Nous avons décrit les deux pre-

V5X, les sommes qui suivent, payées à titre de pension. Registre 0^ 2200, du 5 septembre 1704 : 40001. ; 0' 2204, du 4 février 1706 : 4000 1.;0» 2206,dul7 avril 1707 : 40001. du !o septembre 1709 : 2000 1. ; 0^ 2210, du 1" avriï 1710 : 1000 1.. La pension des années 1706 et 1707 se trouve de nouveau comprise dans le paiement des sept groupes de Marly comme on le verra plus loin.

1 Ces gages, de 1703 à 1709 ont été payés en la forme suivante. Registre 0' 2198 du 30 décembre 1703: 200 1. ; 0^ 2200, du 31 décembre 1704 : 200 1. ; 0^ 2203, du 31 décembre 1705 : 200 1. ; 2204, du 31 décembre 1706 : 200 1. ; 2206, du 31 décembre 1707 : 200 1. , 2208, du 2 mai 1709 : 200 1. ; 0' 2209, du 30 décem- bre 1709 : 200 livres.

- Ces honoraires ont été invariablement de 300 1. par an. (Voyez ks Registres 0^ 2199 fol. 186 ; 0' 2203 fol. 177 ; 2207 fol. 177.

150 ANTOINE COYZEVOX

miers. La Seî?îe était représentée sous les traits d'un homme tenant un aviron ; près de lui, un enfant indiquait les armes royales. 'L'allégorie de la Marne comportait quatre figu- res : une femme et trois enfants. L'un d'eux tenait une urne renversée, le second des rai- sins, et le dernier s'apprêtait à répandre Teau de son urne.

Coyzevox sculpta encore pour Marly VHa- madryade et V Enfant^ Flore et VArnour re- cueillis au jardin des Tuileries, et enfin le Bef^ger Jouant de la flûte qui est au Musée du Louvre. Ces trois groupes décoraient la ter- rasse du château, en pendant à trois ouvrages de Nicolas Goustou '.

Quoi de plus aisé, de plus naturel et de plus sobre que le Berger nu, assis sur un tronc d'ar- bre, le front couronné de pampres, le credemnon autour des tempes et sanébride sur les genoux I Comme il est attentif aux sons de sa flûte traver- sière que ses lèvres à peine entrouvertes efiieu- rent sans la toucher ! Ses doigts rustiques posent avec des mouvements calculés sur le roseau phrygien. Un jeune satyre, à jambes de bouc,

Piganiol de la Force, Description de Versailles^ II, p. 275-276.

FIGURES EQUESTRES 151

s'est approché de l'arbre sur lequel est assis le Auteur, pour mieux goûter sans doute les sons harmonieux et fuselés du pla^îaidos, à moins qu'il ne songe malignement à dérober le bâton (lu berger.

Ce marbre porte la date de 1709. Est-ce à Tépoque Coyzevox exécutait son Berger que se rattache l'anecdote citée par d'Argen- ville? «Louis XIV qui honorait notre sculpteur de sa bienveillance venait très-souvent le voir travailler sous la tente dressée dans les jardins de Marly. Il eut un jour la bonté de lui deman- der s'il avait un fils qui suivît sa profession.

« Sire, répondit Coyzevox, j'ai plusieurs en- fants, entre autres trois garçons qui dépensent au service de Votre Majesté ce que je puis gagner au bout de mon ciseau.

« Le roi lui promit de les avancer » K

Les trois fils dont parle ici le statuaire sont Charles Coyzevox qui porta le nom de Coyze- vox de Brécourt et fut capitaine au régiment de Navarre, et chevalier de Saint-Louis.

Pierre, qui devint colonel d'infanterie et ingénieur en chef au service du roi d'Espagne ;

* Dézallierd'ArgeQ ville, Vies des fameux architectes et sculpteurs, t. H, p. 239.

152 ANTOINE COYZEVOX

Jean, capitaine de canonniers, également au service du roi d'Espagne en 1722 *. Nous ignorons à quelle date Pierre et Jean Coyze- vox, engagés d'abord au service du roi de France, passèrent dans l'armée espagnole. Est- ce à rappel de Philippe Y qu'ils s'expatrièrent ainsi, ou bien n'ont-ils vu dans la Péninsule que le berceau de leurs ancêtres, une sorte de première patrie?

Les sept groupes que Coyzevox sculpta pour Marly, indépendamment des Chevaux ailés, c'est-à-dire Neptune^ Amphitrite, la Seine ^ la Marne ^ Flore ^ VHamadryade, et le Flûtew furent payés à l'artiste soixante trois mille deux cent quarante et une livres ". A

* Dictionnaire critique^ p. 4o'2.

- Nous trouvons dans les Comptes des Bâtiments du Roi, Registre 0' 2221 loi. 94, verso, la mention sui- vante : K 18 avril 1712. Pour avec 64.320 l.,à lui (Coyze- vox) ordonnancées depuis et 3' compris 1703, jusque et y compris 1710, faire le prix principal de 71,2i-l 1. 15 s., à quoi montent tant les sept groupes de Fleuves, Nymphes et Faunes qu'il a fait en marbre et posés en haut et au bas de la Rivière de Marly, et au bas du Fer à cheval pendant le sus dit temps, suivant trois mémoires, que les pensions qui lui ont été accordées par S. M. en quahté de sculpteur ordinaire pendant 1706 et 1707, à raison de 4000 l.par an, ci : 6921 1.1 s.)»

FIGURES EQUESTRES 153

Tépoque ces ouvrages l'occupaient, il ache- vait de sculpter aux Invalides Saint Charle- magne. Ses travaux dans ce monument, soldés en 1709, furent évalués à dix mille huit cent quarante Hvres '.

Un groupe représentant le Rhône fut exé- cuté vers le même temps pour les jardins de Saint-Cloud. Accoudé sur une urne renversée, assis et nu, le Rhône s'appuie de la main gau- che sur un gouvernail. A ses pieds, un Amour a cueilli des plantes fluviales.

(( Qui donc a sculpté le vaste Océan » ? s'é- crie Anacréon. On ne saurait dire en présence du marbre de Coyzevox : qui donc a sculpté le fleuve? Toutes les réminiscences surgissent d'elles-mêmes dans l'esprit en face de ce dieu tranquille, à la barbe limoneuse, qui, des jardins de Saint-Cloud est venu se reposer au Louvre. Peut-être Coyzevox n'a-t-il autant caressé cet ouvrage que parce qu'il était une allégorie de son fleuve natal ".

^ Au registre 0' 2209 des Comptes des Bâtiments du Roi, fol. 100, nous lisons : « Eglise des Invalides, !8 février 1709, complément de 10,840 1. pour sculp- ture, marbre et pierre pour ladite église, ci. 3890 1.

-Le Rhône est signé A. COYZEVOX iTOG. 11 n'est pas

154 ANTOINE COYZEYOX

Non loin du Rhône, la duchesse de Bourgo- ^7î^, en chasseresse, passe d'un pied rapide'. Le croissant de Diane orne sa chevelure. Sa légère tunique laisse à nu des jambes d'ama- zone, pendant que la jeune femme relève de la main gauche une mèche de son opulente chevelure, avec un geste d'une mondanité de souveraine. La main droite caresse un lévrier. Un carquois résonne sur les épaules. C'est un portrait en pied sur le mode antique. Toute- fois, aucune transaction dans le style ne fait de cette œuvre une copie. Marie-Adélaïde de Savoie, duchesse de Bourgogne, si soudaine- ment enlevée à Tâge de vingt-sept ans, le 12 février 1712, est représentée dans l'éclat de sa jeunesse, dans la personnalité de ses traits. C'est le marquis d'Aiitin, ancien menin du duc de Bourgogne, qui a demandé ce marbre à Coyzevox pour en orner ses jardins de Petit- Bourg. L'adroit courtisan ne s'est pas trompé sur le caractère de Thommage qu'il devait rendre. Diane est à la fois l'emblème de la grâce et des mœurs sévères. La noble chasse- inscrit au catalogue des sculptures des temps moder- nes, édition de 1873. 233 du Catalogue (édition de 1873).

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FIGURES ÉQUESTRES 155

sse pose à peine le pied sur le sol. Son luré a des ailes. Et comme si Tartiste eût )ulu accentuer la valeur iconique de cette ge décorative, il a gravé sur le socle les îux mots « ad vivum ». Mesure superflue, ersonne n'accusera Coyzevox d'avoir imité s anciens en sculptant cette œuvre. Elle a é composée et exécutée d'après le modèle, 1 face de la vie : chaque pli du marbre tteste.

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ANTOINE COYZEVOX

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Non loin du Rhône ^ la duchesse de Bourgo gne^en chasseresse, passe cVun pied rapide' Le croissant de Diane orne sa chevelure. Se légère tunique laisse à nu des jambes d'ama xone, pendant que la jeune femme relève dt la main gauche une mèche de son opulent' chevelure, avec un geste d'une mondanité dt souveraine. La main droite caresse un lévrier. Un carquois résonne sur les épaules. C'est ul portrait en pied sur le mode antique. Toute- fois, aucune transaction dans le style ne fait de cette œuvre une copie. Marie- Adélaïde de) Savoie, duchesse de Bourgogne, si soudaine- ment enlevée à Tâge de vingt-sept ans, le 12 février 1712, est représentée dans l'éclat de sa jeunesse, dans la personnalité de ses traits. C'est le marquis d'Antin, ancien menin du duc de Bourgogne, qui a demandé ce marbre à Coyzevox pour en orner ses jardins de Petit- Bourg. L'adroit courtisan ne s'est pas trompé sur le caractère de l'hommage qu'il devait rendre. Diane est à la fois l'emblème de la grâce et des mœurs sévères. La noble chasse- inscrit au catalogue des sculptures des temps moder- nes, édition de 1873.

* N*» 233 du Catalogue (édition de 1873).

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FIGURES ÉQUESTRES 155

resse pose à peine le pied sur le sol. Son allure a des ailes. Et comme si Tartiste eût voulu accentuer la valeur iconique de cette page décorative, il a gravé sur le socle les deux mots « ad vivum ». Mesure superflue. Personne n'accusera Coyzevox d'avoir imité les anciens en sculptant cette œuvre. Elle a été composée et exécutée d'après le modèle, en face de la vie : chaque pli du marbre latteste.

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MORT DE COYZEVOX. - SA MÉMOIRE

1712—1720

S O :M M A I R E

Allo',1 est chargé par l'Acadéinie de peindre le portrait de Goyzevos.

Le maître, malgré son grand âge, prend part à tous les actes de l'Académie. ^laladie de l'artiste. Sa prompte guérison. L'A- cadémie le nomme Chancelier. Le buste de Fermcihuis. Parole (le Coyzevox citée par d'Argenville. Buste de la Duchesîe de Bour- gogne. — L'artiste sculpte, à soixante-treize ans. la statue de Louis XIV accompUsiant le vœu de Louis XIIL Histoire de ce monument.— Bouchardon est chargé d'une statue de Louis XIV destinée à rempla- cer celle exécutée par Goyzevox. Le Silence et la Modestie sculptés pour la chapelle de Versailles. Le buste de Louis XV, dernière œuvre du maître. Le sceau du duc d'Antin, protecteur de l'Aca demie. Jugement de Fermelhuis et de d'Argenville sur Goyze- vox. — Dernière maladie. Résignation. Paroles chrétienne» du maître à son lit de mort. Il est inhumé à Saint-Germain- l'Auxerrois. Yan Glève lui succède dans la charge de Chan- celier. — Nicolas Goustou est élu Recteur. Fermelhuis prononce l'éloge de Goyzevox. Son buste par lui-même est offert à r.Vca- démie. .Jean-.Jacques Caffiéri fait hommage d'un buste sculpté par -Jean-Louis Lemoyne. L'Académie des Beaux-Arts. en ISSO, met la Vie du maître au concours. Le talent de Goyze- vox. — Sincériti dans l'-^ travail. Puget. Girardon. Goy- zevox. — Caractère éminemment fram.-ais du talent de Goyzevox.

Son siècle a été favorable au (b'veloppement de son génie. A aucune époque, l'Ettt n'a procuré, en France, aux sculpteurs, de plus belles occasions de se produire. Michel-Ange a Jules II ; Goyzevox a Louis XIV. L'homme intime, chez Goyzevox, n'est pas moins grand que l'artist-*. Les statues sont fragiles, les traits de l'àmo sont impérissables.

L'Académie, fière de posséder un maître du caractère de notre artiste, ne se lassait pas de

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MORT DE GOYZEVOX. SA MEMOIRE 157

onorer en confiant aux agréés le soin de

er ses traits. Le 26 juillet 1710, elle avait

argé le peintre Allou de faire les portraits

Coyzevox, d'Antoine Coj^el et de Bon Bou-

^ne. Allou s'acquitta de sa tâche en moins

jne année '. C'était la cinquième fois que

portrait de Coyzevox était exécuté comme

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Il ne paraît pas que l'âge ait jamais retenu le atuaire loin de ses collègues. En 1711, il ac- ipte de se joindre à des commissaires choi- s pour statuer sur un litige ^ Quatre ans us tard, il fait partie de la députation qui doit 1er féliciter Coypel de son titre de premier cintre du Roi *. L'année suivante, en 1716, est subitement atteint par la maladie, et ses )llègues jugent son mal assez grave pour de-

^ Voyez Procès-Verbaux de l'Académie^ séance du

juin 1711.

- On a vu dans les pages qui précèdent que •ançois Jouvenet, Vivien, Papelard et Audran avaient faire le portrait du maître sur l'ordre de l'Acadé-

ie. On trouvera d'ailleurs une Iconographie de Coy-

vox aux pièces justificatives, Doc. XVill.

" Voyez Procès-Verbaux de V Académie, séance du 7 juin 17H.

''\oy&z Procès-Verbaux de l'Académie^ séance du 5 octobre 1715.

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MORT DS COYZEVOX. - SA MEMOÏRI

1712—1720

SOMMAIRE

Allou est chargé par l'Académie de peindre le portrait de Coyze-y .

Le maître, malgré son grand âge, prend part à tous les actel > TAcadémie. Maladie de l'artiste. Sa prompte guérison. !• cadémie le nomme Chancelier. Le buste de Fermelhuis. Pai < de Coyzevox citée par d'Argeuville. Buste de la Duchesse de Bt gogne. L'artiste sculpte, à soixante-treize ans. la statue de Ll v XIV accomplissant le vœu de Louis XIII. Histoire de ce monunieu - Bouchardon est chargé d'une statue de Louis XIV destinée à remi cer celle exécutée par Coyzevox. Le Silence et la Modestie seul)) - pour la chapelle de Versailles. Le buste de Louis XV, deroj œuvre du maitre. Le sceau du duc d'Antiu, protecteur de 1'. demie. Jugement de Fermelhiiis et de d'Argenville sur Co; vox. Dernière maladie. Résignation. Paroles chrétien * du maitre à son lit de mort. Il est inhumé à Saint-Germ l'Auxerrois. Van Clève lui succède dans la charge de Cl celier. Nicolas Coustou est élu Recteur. Fermelhuis prono f l'éloge de Coyzevox. Son buste par lui-même est offert i\ 1'. demie. Jean-.Jacques Caffiéri fait hommage d'un h\ r sculpté par Jean-Louis Lemoyne. L'Académie des Beaux-A . en ISSO, met la Vie du maitre au concours. Le talent de Go, vox. Sincériti'i dans It' travail. Puget. Girardon. C zevox. Caractère éminemment frani.-ais du talent de Coyze\

Son siècle a été favorable au d(H'eloppement de son génie A aucune époque, l'Ettt n'a procuré, en France, aux sculpte . de plus belles occasions de se produire. Michel-Ange a Jules Coyzevox a Louis XIV. I^'homme intime, ches Coyzevox. nj i pas moins grand que l'artist-'. Les statues sont fragile?, t : traits de l'àmo sont impérissables.

L'Académie, fière de posséder un maître caractère de notre artiste, ne se lassait pas

MORT DE GOYZEVOX. SA MEMOIRE 157

riionorer en confiant aux agréés le soin de fixer ses traits. Le 26 juillet 1710, elle avait chargé le peintre Allou de faire les portraits de Goyzevox, d'Antoine Coj^el et de Bon Bou- logne. Allou s'acquitta de sa tâche en moins d'une année '. C'était la cinquième fois que le portrait de Goyzevox était exécuté comme morceau de réception 2.

Il ne paraît pas que l'âge ait jamais retenu le statuaire loin de ses collègues. En 1711, il ac- cepte de se joindre à des commissaires choi- sis pour statuer sur un litige ^ Quatre ans plus tard, il fait partie de la députation qui doit aller féhciter Coypel de son titre de premier peintre du Roi *. L'année suivante, en 1716, il est subitement atteint par la maladie, et ses collègues jugent son mal assez grave pour de-

* Voyez Procès-Verbaux de l' Académie j séance du 27 juin 1711.

- On a vu dans les pages qui précèdent que François Jous^enet, Vivien, Papelard et Audran avaient faire le portrait du maître sur l'ordre de l'Acadé- mie. On trouvera d'ailleurs une Iconographie de Goy- zevox aux pièces justificatives, Doc. XVIII.

" Voyez Procès-Verbaux de V Académie, séance du i7 juin 17H.

^\oyez Procès-Verbaux de V Académie, séance du Î6 octobre 1715.

158 ANTOINE COYZEYOX

mander à Frémin et à Meunier de l'aller visi- ter au nom de l'Académie k Sa robuste constitution triompha rapidement de la souf- france. Malade en octobre, il est rétabli en décembre, et l'Académie le nomme Chance- Her^

Fermelhuis était son médecin. D'Argenville raconte que Coyzevox, au sortir d'une maladie aurait dit à Fermelhuis :

<( Vous m'avez rendu la vie à votre ma- nière, je veux vous immortaliser à la mienne en faisant votre buste en marbre ».

Et d'Argenville ajoute : « Ce portrait passo pour un des plus parfaits qu'il ait fait. Il avait coutume de l'appeler l'ouvrage de l'amour » \

Le buste de Fermelhuis est perdu. Nous ne savons s'il faut en chercher la date en 1716, au lendemain de la maladie du maître. La perfection dont parle d'Argenville ne serait pas incompatible avec le grand âge du sta*

' Voyez Procès-Verbaux de i Académie, séance du 24 octobre 1716.

- Voyez Procès-Verbaux de V Académie, séance du 19 décembre 1716.

^ Vies des fameux architectes et sculpteurs, t. II, p. 241.

MORT DE COYZEVOX. SA MEMOIRE 159

tuaire. Il tint le ciseau plus tard encore, et la représentation de la tête humaine est la partie de son art dans laquelle il semble n'avoir pas faibli.

Non content d'avoir exécuté la statue de la duchesse de Bourgogne avec les attributs de Diane chasseresse, il avait sculpté son buste en 1710. Le marbre est au Musé de Versailles'. Il n'a pas moins de mérite, quant à la res- semblance, que la statue de Petit-Bourg. La mère de Louis XV revit dans ce marbre dis- cret et reposé.

Le groupe des Dioscures dont nous avons parlé plus haut, ne fut complètement terminé qu'en 1712 K

L'année suivante, Coyzevox commençait, à soixante-treize ans, la statue de Louis XIV accor/iplissœnt le vœu de Louis XIII. Cette figure était destinée à TégUse de Notre-Dame de Paris. Elle y fut placée en 1715. Piganiol décrivant cette basilique s'exprime ainsi : « Dans les baies des arcades les j^lus proches de l'autel l'on a pratiqué deux piédestaux de

* 2170 Notice du Musée de Versailles, par Eud. Soulié ; édition de i8o9.

* 11 est signé A. Coyzevox, 1712.

160 ANTOINE GOYZEVOX

marbre blanc, chargés des armes du Roi. Celui qui est du côté de TEpitre soutient la statue de Louis XIII, à genoux, qui offre son vœu et sa couronne ; et du côté de TÉvangile est la statue du roiLouis-le-Grand qui accom- plit ce même vœu. La statue de Louis XIII est de Coustou le jeune ; et celle de Louis-le- Grand de Goyzevox, Ces deux statues sont de marbre blanc » '.

Ce dut être une joie réelle pour notre artiste de se voir associer le plus jeune de ses neveux, Guillaume Coustou, dans Texé- cution de ce monument. Le maître et le disci- ple entrant en lice fut un spectacle plein d'in- térêt. Encore que la statue de Louis XIV à genoux, en costume royal, soit une œuvre de valeur, Coustou a surpassé Coyscvox. Une habileté plus grande se révèle dans l'image de Louis XIII offrant à la Vierge son sceptre et sa couronne. Ega.es par la composition, les deux figures témoignent de la jeunesse disciplinée de l'un des artistes et d'une cer- taine lassitude chez l'autre sculpteur. Le rap- prochement de leurs ouvrages ne fut pas favo-

^ Pigauiol de la Force, Description de Paiis, t. I, p. 327.

MORT DE GOYZEYOX. SA MEMOIRE 161

rable au vieux maître. On a rappelé devant ce marbre le mot de Longin sur Homère : «Dans sa vieillesse, c'est un soleil qui se cou- che ; il garde sa grandeur, mais il a perdu sa force. » Et cependant, de nos jours, après des vicissitudes nombreuses, l'architecte Yiollet- le-Duc ayant replacé dans le chœur de Notre- Dame ces marbres royaux, on aime à les re- voir en leur lieu. Goyzevox, pendant sa longue carrière, s'est montré maintes fois plus bril- lant, mais pour être traitée avec sagesse, sa statue de Louis XIV renferme encore des dé- tails remarquables, l'ongle du maître est reconnaissable à de certains accents, et cette figure offre aux sculpteurs plus d'une le- çon.

Peut-être, au surplus, les historiens se sont- ils autorisés des déplacements nombreux subis par la statue de Goyzevox pour se montrer à son endroit d'une excessive réserve. Dès 1733, le duc d'Antin, directeur des Bâtiments, inter- prète des caprices de la Cour, chargea Bou- chardon de sculpter une figure de Louis XIV appelée à remplacer le marbre de Goyzevox. « Bouchardon, écrit Gaylus, n'en a fait que le modèle en grand et terminé. Gomme il se dis-

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162 ANTOINE COYZEVOX

posait à l'exécuter en marbre, Touvrage fut suspendu pour des raisons que j'ignore et n'a point été exécuté dans la suite,